Judaïsme et assimilation

Entre réalisme et romantisme

par Claire Leibovich

Israel ZANGWILL,Enfants du Ghetto : Étude d’un peuple singulier, Titre original : Children of the Ghetto: A Study of a Peculiar People(1895), Traduit de l’anglais par M.-B. Spire, Paris, Les Belles Lettres, 2012.

Cet article a été réalisé dans le cadre du Projet Jeunes rédacteurs, soutenu (en 2025) par la FJF et la FMS

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Souvent présenté comme le « premier best-seller anglo-juif », les Enfants du Ghetto d’Israel Zangwill (1864-1926) brosse le portrait des communautés juives londoniennes à l’époque victorienne. Ce roman traite, narrativement, un grand thème : l’assimilation, et plus précisément ici, l’anglicisation. Qu’implique l’assimilation à la société anglaise pour les Juifs et le judaïsme ? C’est-à-dire, de manière plus générale, qu’implique, pour une minorité religieuse et culturelle, l’assimilation à une société dominante?

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La première partie du roman, intitulée comme le roman « Les enfants du Ghetto », décrit les tribulations quotidiennes d’immigrés juifs, principalement en provenance d’Europe centrale et orientale, dans le « ghetto » juif de l’East End de Londres. Marchands ambulants, ouvriers, artisans, et surtout crève-la-faim, ces juifs sont attachés à une pratique religieuse stricte et parfois superstitieuse. L’intrigue s’articule autour du parcours d’Esther Ansell, fille d’un immigré juif polonais et orpheline de mère. Esther se montre, depuis son enfance, une héroïne réfléchie, nerveuse et sensible, aux penchants artistiques et littéraires.

Dans la deuxième partie du roman, intitulée « Les petits-enfants du Ghetto », Esther est prise sous l’aile d’une philanthrope, Madame Goldsmith, et découvre les milieux juifs bourgeois et « assimilés » du West End londonien. Toutefois, Esther, comme nombres de jeunes juifs de son entourage, se débat dans des questions existentielles et spirituelles, et finit par ressentir de la nostalgie pour son ghetto d’origine.

Un portrait historique et social

Le résultat d’une commande passée à Zangwill par la Jewish Publication Society of America, les Enfants du ghetto s’attache à saisir un moment précis de l’histoire anglaise, londonienne et juive. En effet, comme le souligne son sous-titre « Etude d’un peuple particulier », le roman pourrait presque être lu comme une étude historique et sociologique de l’East End de Londres et de ses immigrés juifs. Ainsi, les rues et les places dépeintes dans le roman, aux noms réels ou fictionnels, correspondent à une géographie londonienne précise. Les maisons et immeubles représentent fidèlement l’architecture de l’époque et du lieu, formant des tableaux qui redonnent vie aux images de cartes postales en noir et blanc – aux silhouettes floues, maladroites et mystérieuses – qui nous en restent.

La pauvreté, thème obsédant du roman, imprime ses marques sur l’environnement du ghetto, ainsi que sur la condition physique de sa population. Le premier chapitre présente d’emblée la rue où habite la famille Ansell comme « une voie étroite, sombre, sordide de l’East End de Londres », au pavé « malpropre » et « boueux », p. 23-24. Ce chapitre raconte la course d’Esther à la soupe populaire cachère du quartier par une nuit d’hiver glaciale. La plupart des hommes qui font la queue paraissent« des créatures bizarres, chétives, basanées, poilus, le teint terreux illumine par des yeux noirs et brillants », tandis que la plupart des femmes semblent « un attroupement de commères, prématurément vieillies, aux traits étranges, d’un autre temps, blêmes, en savates, crottées, têtes nues ou couvertes de châles douteux en lieu de capotes », p. 25. La pauvreté informe tous les aspects de la vie des habitants : où ils dorment (par exemple, le grenier où dorment les sept membres de la famille Ansell), ce qu’ils mangent et s’ils mangent même (les plus misérables, comme la famille Ansell, vont à la soupe populaire et bénéficient d’autres charités), et jusqu’à l’école fréquentée par leurs enfants. Comme Zangwill, Esther est une élève de la Jews’ Free School, créée en 1732 dans l’East End de Londres dans le but d’offrir une éducation gratuite aux enfants juifs dont les familles avaient peu de moyens.

Au-delà de la pauvreté des juifs du ghetto, le roman décrit les hiérarchies sociales, à géométrie variable, qui régissent les communautés juives londoniennes. L’épisode des fiançailles de Fanny Belcovitch, une voisine de la famille Ansell, détaille comment les immigrés se classifient entre eux selon leurs provenances : « Dans la hiérarchie des gendres potentiels, un Juif hollandaise était aussi mal placé qu’un Chrétien. Les Juifs espagnols, premiers arrivés par la Hollande après la Restauration, forment une classe à part qui méprise les Ashkenazimarrivés après eux, confondant Polonais et Hollandais dans leur mépris, ce qui n’empêche pas les Polonais et les Hollandais de se mépriser. Pour un Juif hollandais ou russe, le Pollack ou Juif polonais n’est qu’un pauvre bougre, et rien ne peut se comparer à la suffisance avec laquelle le Pollack considère le Litvak ou Lituanien, cet être dégradé qui prononce « Shibboleth » « Sibboleth » et dit « i » là où des gens normalement constitués disent « ou ». »,p. 34.

Ainsi, la position sociale d’un juif au sein des communautés juives anglaises se reconnaît à travers son niveau de maîtrise de certaines langues, et l’accent avec lesquelles il les parle. Nombres de langues circulent dans l’East End, dont l’allemand, l’anglais, l’hébreu et le yiddish. Le niveau de maîtrise de l’anglais fonctionne comme un barème pour l’ancienneté en Angleterre, l’assimilation à la société anglaise, ce qui à son tour suggère une meilleure situation socio-économique. La connaissance de l’hébreu (biblique, ici) suggère l’intensité de la piété, tandis que le yiddish est considéré comme un jargon vulgaire, qu’il faut laisser au ghetto lorsqu’on le quitte, et qui n’a pas sa place dans les journaux et la littérature de qualité. D’ailleurs, lorsque la publication du roman anonyme Mordecai Josephs devient l’objet des discussions dans la deuxième partie du roman, une bourgeoise juive déclare : « C’est bas. On y trouve même du Yiddish. Quelle vulgarité ! », p. 360.

En dehors des hiérarchies sociales se formant au sein des communautés juives anglaises, les Enfants du ghetto montre comment celles-ci n’échappent pas aux rapports de force entre exploités et exploitants qui organisent la société anglaise de l’époque industrielle. Comme le raconte le chapitre « Avec les grévistes », les Juifs étaient impliqués dans les mouvements de luttes ouvrières, d’autant plus que l’East End était réputé pour ses ateliers de textile, installés par des immigrants plus anciens et établis, qui profitaient des nouveaux arrivants en leur imposant des salaires et des conditions de travail indignes. 

Le roman évoque néanmoins dans un portrait doux-amer, ces revendications ouvrières. En effet, la réunion syndicaliste dans « Avec les grévistes » expose sur un ton satirique la soif pour le pouvoir qui se mêle inévitablement, semble-t-il, aux mouvements sociaux et dont la cause, bien que légitime, souffre. Puis, la grève décrite dans le même chapitre n’a qu’un effet temporaire sur les droits de travailleurs, et la fin du roman montre le chef des syndicalistes juifs, Simon Wolf, bien fatigué, dans le même atelier qu’il avait quitté en protestation sept années auparavant : « Wolf, qui avait une femme et six enfants, vouait à Mr Belcovitch une grande reconnaissance, muette et renfrognée, car il n’oubliait pas comment il présentait le capitaliste du temps où il faisait des discours enflammés. Mais aujourd’hui – nouveau supplice – il devait écouter respectueusement ses nombreux sophismes politiques et économiques », p. 517-18.

La deuxième partie du roman, « Les petits-enfants du Ghetto », dépeint les rapports ambivalents des juifs enrichis et acculturés du West End de Londres au judaïsme et à leur propre judéité. Il y a les Goldsmith, un couple sympathique mais quelque peu cynique, dont l’orthodoxie religieuse est motivée en grande partie, quoique pas entièrement, par leur opportunisme. La réception par le cercle d’amis des Goldsmith de Mordecai Josephs, un roman satirisant les contradictions et l’hypocrisie des Juifs nouveaux riches du West End, révèle leur sentiment d’insécurité quant à leur identité sociale. En tant que juifs « parvenus », ils tentent de conserver leur statut dans leur communauté religieuse, tout en s’en affranchissant de par leurs efforts pour se faire une place dans la société anglaise.

Ces tentatives de détachement du judaïsme et de la judéité passent par l’adoption de pseudonymes non-israélites, ou bien par des changements dans l’apparence physique et l’habillement, par l’abandon plus ou moins secret de pratiques religieuses, et surtout par les perspectives d’un mariage avec une personne non-juive. Par exemple, Sydney Graham, qui s’appelle en fait Abrahams, ne jeûne même plus à Yom Kippour et se fiance avec une femme chrétienne, tandis que Leonard James, de son nom d’origine Levi Jacobs et fils de rabbin, se rase la barbe, ne mange plus cacher, et oublie l’arrivée de Pessah.

Malgré ces tentatives de détachement, les Enfants du ghetto montre finalement l’attachement profond de ses jeunes personnages à leur identité juive, comme si celle-ci était une évidence inéluctable – en même temps un soulagement et un lourd poids à porter. Ainsi, Sydney Graham rompt avec sa promise chrétienne pour se fiancer avec Addie, sa cousine juive, et Levi, dans un chapitre intitulé « Le fils prodigue », retourne sur son lit de mort à la foi de son père. Même Esther et son double romanesque Hannah finissent par se ranger, et en quelque sorte par se réfugier auprès du fervent idéalisme religieux des hommes qui les entourent – et ce malgré leur aversion à l’orthodoxie et leur rapport ambivalent au judaïsme.

En fin de compte, à travers la mise en scène du Londres juif de la fin du XIXème siècle et des personnages-types qui l’habitaient, les Enfants du ghetto nous offre un portrait historique et une analyse sociologique vivante, qui explore les contradictions tragicomiques émanant d’une communauté et religion en transition.

Un roman « anglo-juif » 

La question de l’assimilation de juifs immigrés à la société anglaise, centrale donc aux Enfants du ghetto, est reflétée dans les langues, le style et les références littéraires du roman. Pour commencer, le yiddish y est représenté comme un jargon étranger, presque comme une curiosité. Dans ce sens, malgré son opposition initiale à cette idée, Zangwill finit par écrire et ajouter à la fin du roman son propre glossaire des mots en yiddish et en hébreu utilisés dans les dialogues. De plus, l’anglais fleuri de Zangwill – qui par endroits sonne suranné à une oreille moderne – traduit les dialogues en yiddish des personnages d’une façon qui peut paraître (et qui a paru effectivement aux lecteurs de l’époque) maladroite. La représentation du yiddish dans le roman est donc déjà révélatrice d’un certain malaise linguistique et identitaire : le regard porté sur les juifs du ghetto est ambivalent, tout à la fois interne et externe à son sujet, lui-même en transition en tant qu’il participe d’un mouvement d’acculturation à la société anglaise.

Quant aux références littéraires des Enfants du ghetto, elles soulignent le contexte anglais plutôt que yiddish de l’élaboration du roman. Par exemple, dans leurs discussions autour du roman Mordecai Josephs – qui est présenté, dans une mise en abyme du roman, comme un double fictionnel des Enfants du ghetto – les personnages du roman citent des noms d’auteurs anglais canoniques non-juifs du dix-neuvième siècle tels que Thackeray et George Elliot. Zangwill lui-même a été surnommé le « Dickens juif », car les deux écrivains partagent des sujets similaires : la pauvreté et l’exploitation, les ouvriers et les bourgeois de Londres à l’époque victorienne. Ainsi, les Enfants du ghetto s’intéresse à des sujets juifs plus ou moins étrangers à la société anglaise, tout en s’inscrivant dans une tradition littéraire anglaise.

Cet assemblage hétérogène entre sujet et forme littéraire devient évident lorsqu’on examine le rôle narratif des fêtes religieuses dans le roman. Les fêtes juives les plus éminentes occupent des endroits clefs dans le roman, au cours desquels certains personnages prennent des décisions majeures en ce qui concerne leurs rapports au judaïsme. Le seder de Pessah clôt la première partie du roman, qui inclût également un bal de Pourim, tandis que Pessah et Roch Hachanah ponctuent deux moments dramatiques dans la deuxième partie, qui se termine après la narration d’un Yom Kippour décisif pour Esther, alors devenue le personnage principal. Les Enfants du ghetto se présente donc comme un roman « juif » dans le sens que son intrigue est structurée par des fêtes juives.

Pourtant, Noël occupe également une place symbolique dans le roman. En effet, la deuxième partie du roman s’ouvre sur un dîner de Noël organisé par le couple Goldsmith pour un cercle restreint d’amis juifs. Ce dîner traduit leur désir de participer aux célébrations de leurs connaissances chrétiennes tout en gardant la distance et l’exclusivité nécessaire à l’affirmation de leur identité juive. Ici Noël – fête chrétienne qui porte avec elle une histoire littéraire immense, notamment dans la littérature anglaise (par exemple chez Dickens) – représente la position intermédiaire de ces juifs embourgeoisés qui cherchent à rester fidèles à leur communauté culturelle et religieuse tout en formant des relations d’égalité avec leurs pairs anglais. 

Enfin, Esther est un personnage à travers lequel les juifs du ghetto et du West End sont décrits d’un point de vue à la fois interne et externe. Esther est la fille aînée d’une fratrie orpheline de mère, et, de facto, elle reprend vis-à-vis de ses frères et sœurs ce rôle parental. En plus des responsabilités d’adulte qui font d’elle un enfant sérieux avant l’âge, Esther développe une attitude réflexive à travers des occupations privilégiées par les femmes. En effet, comme le souligne Levi Jacobs lors d’une visite aux enfants Ansell dans la mansarde qui leur sert de logement, de manière générale les jeunes filles du ghetto prennent plus de plaisir à la lecture que les jeunes hommes parce qu’elles ne bénéficient pas de la même liberté à sortir au-dehors du logis. De par son enfance difficile et son éducation de femme, Esther devient une héroïne torturée, à la sensibilité artistique, qui se sent extérieure aux milieux anglo-juifs dans lesquels elle évolue. Littéralement et figurativement, Esther incarne le regard de l’écrivain et de l’artiste négociant la distance critique et une compréhension intime de son sujet. Ainsi, la figure de l’artiste dans le roman est une figure romantique dans le sens où le malaise individuel d’un personnage reflète et exprime, à travers sa marginalité même, un malaise collectif et les transformations sociales qui y sont associées.

Esther, ainsi que d’autres personnages de sa génération, font donc miroir comme dans une sorte de mise en abyme au regard ambivalent des Enfants du ghetto, en même temps proche et distant de son sujet. Ce regard ambivalent, qui se reflète dans le style et les références littéraires du roman, exprime la tension inhérente aux problématiques de l’assimilation : le désir de rester fidèle à une culture d’origine, et en même temps celui de transformation vers la culture dominante.  

Le judaïsme, une religion romantique ?

Finalement, la thèse de cet article est que l’assimilation apparaît non seulement comme le thème central des Enfants du ghetto, mais qu’elle se joue également au niveau stylistique. C’est-à-dire qu’il y a un parallèle dans le roman entre les dilemmes de la jeune génération autour du judaïsme et les tensions stylistiques entre romantisme et réalisme. Plus précisément, cette tension esthétique se concentre dans les descriptions du ghetto. Comme nous l’avons examiné plut tôt, dès le premier chapitre le roman dépeint le ghetto en privilégiant les couleurs blafardes de la pauvreté et de la saleté. Cependant, Esther éprouve de la nostalgie pour la vie de l’East End lorsqu’elle réside chez le couple Goldsmith. Quand elle se réfugie dans le ghetto après avoir quitté les quartiers riches du West End, malgré son dégoût initial pour l’état dégradé du quartier, elle s’y sent bien : « Qu’avait-elle de commun avec toute cette médiocrité et ce dénuement ? Tout. C’est avec cela que son âme avait d’imperceptibles affinités, pas avec la gloire du soleil »,p. 507.

Le sentiment d’authenticité qu’Esther anticipe lorsqu’elle planifie sa fuite au ghetto est bien sûr lié à ses souvenirs d’enfance et de famille. Pour Esther, le retour au ghetto, et donc à un dénuement matériel, signifie également un retour à une religiosité en même temps simple, intense, et apaisante : « Elle irait les retrouver, là était sa véritable demeure, où des visages aimants s’apprêtaient à l’accueillir, où les coeurs étaient ouverts et la vie simple, où la tête lasse trouverait le repos et oublierait la tension, les luttes, les lancinantes questions du destin. […] Elle irait retrouver son père dont le naïf et pieux visage flottait radieux sur une mer de larmes. Oui, elle retournerait à sa foi primitive comme un enfant perdu et épuisé retrouve enfin da demeure. […] Et dans l’extase du renoncement aux biens matériels, une grande quiétude envahit son âme. », p. 501-502.

Le retour d’Esther au ghetto ne se passe évidemment pas de manière aussi idyllique : tout le monde ne l’accueille pas les bras ouverts, et elle ne retrouve pas la quiétude d’esprit tant recherchée. Ces descriptions lyriques du ghetto révèlent la romantisation, qui va jusqu’à une sorte de folklorisation, de sa vie communautaire et de sa spiritualité – y compris par des personnages qui y ont vécu – à travers sa misère persistante. La pauvreté devient donc indissociable, dans l’imagination d’Esther, du roman et de son écriture, d’un judaïsme sévère et rigide, et quelque part romantique.

Ainsi, la tension dans le roman entre romantisme et regard plus réaliste et pratique sur ghetto fait écho aux conflits intérieurs d’Esther et d’autres personnages de sa génération autour des problématiques de l’acculturation. Le thème de l’assimilation, ici, passe principalement par un questionnement sur le judaïsme : tenter le retour vers les pratiques traditionnelles de la génération des parents immigrants, s’émanciper par une coupure totale avec la religion, ou bien réfléchir aux possibilités de transformation vers un judaïsme moderne ?

Quoi qu’il en soit, les Enfants du ghetto suit le cheminement de jeunes personnages – Hannah, Levi, Sydney, et Esther, par exemple – qui, en fin de compte, reviennent, ou en tout cas n’arrivent pas à se détacher complètement du judaïsme. Déjà enfant, à travers son apprentissage à l’école Esther se sent anglaise, pourtant son appartenance au judaïsme demeure essentielle à son identité, comme une toile de fond : « Une experience d’un mois suffit à recouvrir l’héritage d’un siècle. Et pourtant, au-dessous, le terreau préparé demeure fort sensible aux impressions anciennes. », p. 129.

Comme le montre amèrement le destin d’Hannah par exemple, les retours de personnages vers le judaïsme, ou plutôt leurs compromis, ne sont pas toujours heureux et semblent parfois subis comme une fatalité plutôt que choisis. En définitive il n’y a pas, dans les Enfants du ghetto, d’assimilation facile ou résolue, mais plutôt l’amorce de réflexions qui durent jusqu’à nos jours.

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En définitive, les Enfants du ghetto vaut pour le tableau historique et social de l’immigration juive en Angleterre de la fin du XIXème siècle. Le caractère ordinaire du sujet – l’assimilation – et des personnages confère au roman une portée actuelle, en résonance avec les problématiques contemporaines des minorités culturelles et religieuses dans nos nations modernes. Le plus intéressant dans les Enfants du ghetto, malgré une écriture inégale, est le jeu de miroir entre sa restitution de réflexions sur le rapport au judaïsme et son style, notamment dans les descriptions de l’East End londonien. Religion et littérature, finalement, traduisent ensemble une vision du monde, du juste, du vrai, de la beauté et de la vie.

Indications bibliograhiques

– Meri-Jane Rochelson « Introduction », Children of the Ghetto: A Study of a Peculiar People, Detroit: Wayne State University Press, 1998

La spécialiste de Zangwill Meri-Jane Rochelson a beaucoup travaillé sur cet auteur. Elle a écrit un livre sur Zangwill, A Jew in the Public Arena : The Career of Israel Zangwill, ainsi que de nombreux articles ; elle a également édité deux de ses romans. Dans cette introduction, Rochelson présente la biographie de l’auteur, la genèse de l’œuvre, les liens et contrastes entre la première et la deuxième partie du roman, et sa réception par les Britanniques et les Américains.