La lumière enfouie
Sur le cantique « Maoz Tsour »
par Raphaël Benoilid
Un article exceptionnel vous est offert par Sifriaténou ! La pensée du Rav Shapira est quasi inconnue en France. C’est , croyons-nous, par l’étude de ses oeuves que la pensée juive pourra connaître un renouveau.
Rav Moshé SHAPIRA, שיעורי רבינו על חנוכה/Chiouré Rabénou ‘al ‘hanouka /Cours de notre maître sur la fête de ‘hanouka, mis par écrit par Rav Israël Yossef Bronstein, Jérusalem, Mésharim, 2019.
Il importe au plus haut point d’éclairer les enjeux de la « guerre » qui oppose Athènes à Jérusalem. L’intérêt n’est pas, ou du moins pas seulement, d’ordre historique : toute la civilisation occidentale moderne – que la tradition juive désigne sous la catégorie du Quatrième Empire – est directement l’héritière de la Grèce ; Rome n’en est que le « bras armé », l’instrument par lequel la culture grecque s’impose au monde. Selon un midrache (Béréchite Rabba : 44, 15), Rome ne serait qu’une frêle « tourterelle », si elle n’avait « volé » à la Grèce son esprit, sa culture et sa science.
C’est en Grèce, en effet, que s’est élaborée une pensée rationnelle du monde, dont on ne cesse, jusqu’à aujourd’hui, d’admirer – à travers les prouesses de la science et la technologie – la beauté, la puissance et l’efficacité. Aussi est-il, de prime abord, paradoxal, voire choquant, d’associer, comme le fait le midrache (Béréchite Rabba : 2, 4), la Grèce à l’obscurité du second verset de la Genèse. Aux flamboyantes lumières grecques, le juif traditionnaire oppose les fragiles flammes qui brillent, depuis son foyer vers le domaine public, les nuits de ‘Hanouka. Qu’entend-il ainsi exprimer ?
C’est l’objet des enseignements du Rav Shapira sur la fête de ‘Hanouka, fruits de sa méditation d’un très court passage, sur le chant populaire de Maoz Tsour.
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Un maître, dans la tradition juive, est peut-être d’abord et avant tout, quelqu’un qui nous apprend à lire : nous nous proposons d’exposer son interprétation de ce cantique, qui brosse un portrait succinct des grands empires qui ont tour à tour opprimé Israël ; ce chant est entonné en chœur et en famille chacun des huit soirs de ‘Hanouka, juste après l’allumage des bougies.
Les Grecs se sont rassemblés contre moi
Dans la cinquième et dernière strophe, il est expressément question de « l’exil grec » :
« Les Grecs se sont rassemblés contre moi, c’était à l’époque des Hasmonéens
Ils ont ébréché les murailles de mes tours et ont rendu impures toutes les huiles
Et de la dernière des fioles, un miracle se produisit pour les « roses »
Enfants du discernement, durant huit jours, ils ont institué chant et réjouissances.»
Il n’y a là, en première analyse, qu’une évocation rapide du récit de ‘Hanouka, bien connu même des enfants, pour peu qu’ils aient fréquenté le Talmud Torah : au temps du second Temple, les Grecs, avec à leur tête Antiochus IV, un roi de la dynastie des Séleucides, ont imposé aux Hébreux un certain nombre de décrets, visant notamment à leur interdire l’étude de la Torah et à affaiblir leurs attaches avec la tradition. Ils ont, en outre, profané le Sanctuaire et rendu impures les huiles de sorte qu’il n’était plus possible d’allumer quotidiennement la Ménorah/le Candélabre dans le Temple. C’est alors qu’une poignée d’hommes, de la tribu de Lévi, connus plus tard sous le nom des Hasmonéens, se décident à mener un combat perdu d’avance : défier l’armée de l’occupant. Contre toute attente, ils l’emportent ! En outre, une petite fiole, qui avait échappé à la vigilance des Grecs, contient une huile d’olive encore pure. Les Cohanim/prêtres rallument alors la Ménorah et ce faisant inaugurent à nouveau le Temple. Miracle : bien que la quantité d’huile ne fût suffisante que pour un jour, la Ménorah resta allumée huit jours, laissant ainsi le temps aux prêtres de fabriquer une nouvelle huile.

Une phrase, pourtant, dans cet hymne, doit attirer notre attention : « Les Grecs se sont rassemblés contre moi » … Les Grecs étaient-ils, d’abord, dispersés pour avoir à se rassembler ? Voyons comment le concept de rassemblement concentre, à lui seul, tout le génie de la civilisation hellénique. Qu’est-ce, en effet, que rassembler ? Cela consiste à constituer une unité, un tout, à partir d’une pluralité d’éléments disparates.
Or, comme nous allons le voir, la Grèce aspire profondément et dans un même élan à l’Un, à l’Universel, à la Sagesse et à la Beauté – qui sont autant de façons de « rassembler ».
En l’espace de quatre ans à peine, Alexandre le Grand connaît un succès foudroyant ; il parvient à conquérir la majeure partie du monde connu des Anciens. Mais son projet ne se limite pas à imposer sa domination à la terre entière : tandis qu’il soumet les territoires un à un, Aristote – son fameux maître, à Athènes, s’emploie à subjuguer les esprits et il y parvient avec maestria tant ses jugements paraissent fondés et apodictiques. Si le roi de Macédoine revendique une mainmise totale sur le réel, ce n’est pas seulement parce qu’il a soif de pouvoir mais aussi, et surtout, parce qu’il est convaincu que sa civilisation est la plus noble et la plus haute, qu’elle incarne l’humanité arrivée à son sommet. Le Talmud (traité Bérakhote, folio 58a) enseigne en effet que l’Éternel devra se draper de l’attribut de majesté pour venir à bout, à la fin des temps, du dernier illustre représentant de l’esprit grec, le « prince » Gog, selon l’expression du prophète Ézéchiel (Ézéchiel : 38, 3).
Aussi, la Grèce peut bien tolérer la civilisation hébraïque au titre de culture, même éminente, mais elle se croit, seule, capable de penser l’ensemble des expressions humaines et de les élever à leur véritable signification. En hébreu, cela se dit : « Yavane » / La Grèce (de valeur numérique 66) englobe et dépasse « Hékhal »/ le Sanctuaire (de valeur numérique 65).
Par ailleurs, Yavane, l’ancêtre éponyme de la Grèce, est fils de Yafète (Genèse : 10, 2) dont le nom signifie « beauté ». De fait, la Grèce antique s’est amplement illustrée par la magnificence de son art sculptural et architectural. Ernest Renan, contemplant pour la première fois l’Acropole, n’a-t-il pas célébré, en son temps, le « miracle grec » ? Or l’esthétique peut se définir par la recherche de l’harmonie ; et celle-ci s’obtient en disposant à leur juste place et dans les proportions adéquates les éléments d’un ensemble.
Sur un autre plan mais de manière analogue, toute sagesse n’est-elle pas art de réunir ce qui semble séparé, de mettre au jour des relations entre des éléments, de prime abord, indépendants les uns des autres ? En ce sens, toute intelligence est d’abord bonne couturière ; le roi Salomon l’enseigne d’ailleurs lorsqu’il énonce « dis à la sagesse : tu es ma sœur » (Proverbes : 7, 4). En hébreu, la sororité comme la fraternité connotent en effet l’idée de couture ; et il n’est pas anodin de remarquer que ce même radical (« A’h ») se retrouve dans le mot central du monothéisme : Un.
Aussi, le geste essentiel du génie grec est-il de « rassembler », c’est-à-dire de produire de l’un à partir du multiple.
Or, telle est précisément encore la qualité cardinale de l’homme parvenu à la majorité : à la différence d’un enfant qui vit dans l’instant, qui peut pleurer puis rire d’une seconde à l’autre, l’adulte doit se montrer capable de témoigner d’une certaine continuité entre les différentes séquences de son existence : il a, en principe, de la suite dans les idées ; la langue hébraïque souligne d’ailleurs cette analogie entre l’unité des parties et la grandeur jusque dans le mot « ‘Anak » qui signifie à la fois « géant » et « collier de perles » : c’est le fil seul qui, en les reliant, transforme les perles en un bijou.
N’est-ce pas parce que la Grèce, et par la suite Les Lumières, a pris la pleine mesure de ce « fil » – qui peut se dire également « je » unificateur, ou encore noyau de la subjectivité, du Cogito, à partir duquel le monde se pense – qu’elle s’est fixée comme idéal de sortir de l’enfance et qu’elle a hissé au plus haut le principe d’autonomie ? En héritier fidèle, Emmanuel Kant définit les Lumières « comme la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable ». Il ajoute : « L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. (…) Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »).
Mais partant, peut-on penser l’homme autrement que comme centre du monde ? Quelle place, dès lors, pour la Transcendance ? En regard, comment une pensée « religieuse » peut-elle concevoir une sagesse humaine ?
Avançons.
C’était à l’époque des Hasmonéens
Si, comme l’enseigne l’auteur du Ma’oz Tsour, les Grecs se sont ligués contre « moi », il convient maintenant d’interroger les résistants pour comprendre ce que veut dire, pour eux, d’exister à la première personne.
Le Talmud (traité Chabate, folio 21b) relatant les événements de ‘Hanouka dit que la royauté hasmonéenne s’est dressée et a triomphé des Grecs. Or, la formule est difficile parce qu’elle paraît anachronique : la dynastie des rois hasmonéens n’a débuté que bien plus tard, après l’hellénisation de la Judée. Il faut donc entendre que « royauté » ne désigne pas ici une fonction politique mais une qualité intrinsèque.
Cette famille de prêtres, issue de la tribu de Lévi, composée de quelques hommes seulement (Rachi en dénombre treize dans son commentaire sur Deutéronome : 33, 11) l’a donc emporté sur les myriades grecques en vertu d’un charisme naturel, d’une aura, d’une majesté très particulière. Du reste, le terme Hasmonéen lui-même semble être synonyme de « personnage important et respectable » (cf. Psaumes : 68, 32).

Qu’est-ce donc que la royauté authentique ? Rav Moché approche cette question de deux façons complémentaires.
D’une part, la royauté est l’aptitude à rassembler, à fédérer les autres autour d’un projet qui est porté par quelqu’un dont l’autorité rayonne naturellement et impose aux autres le respect. Il émane donc du roi authentique – selon l’expression du Gaon de Vilna – quelque chose comme « une lumière de soi » (en hébreu : Hode) qui le singularise.
D’autre part, il n’y a pas de véritable royauté sans noblesse et sans sens de l’honneur. Au contraire de l’effronté que le Talmud (traité Sanhedrin, folio 105a) qualifie de « roi sans couronne », un grand homme sait éprouver le sentiment de honte. Mieux : Jacob a confié pour toujours le sceptre aux descendants de son quatrième fils, Yéhouda (Genèse : 49, 10). Or, ce dernier se définit, non seulement du fait de la signification de son nom mais également à partir de ses prises de position dans l’existence, comme celui qui est capable de reconnaissance et de remerciement (en hébreu : Hodaha).
De cette double analyse, Rav Moché tire une conclusion : la subjectivité (Hod) est toute-puissance de reconnaissance (Hodaha). Seul celui qui creuse la question de savoir qui il est en propre commence à savoir discerner entre ce qu’il doit aux « autres » et ce qui lui appartient vraiment. A la limite, au bout du parcours, il s’aperçoit que ce qui lui appartient vraiment n’est rien sinon l’aptitude à dire merci.
Les Hasmonéens n’étaient, certes, pas des personnes au caractère effacé ! Vaillants combattants, ils avaient un courage d’acier et une audace sans pareil. Grands Prêtres, ils avaient l’obligation de paraître beaux, resplendissants même, de porter les vêtements sacrés « insignes d’honneur et de majesté » (Exode : 28, 2). Mais dans le même temps exactement, ils étaient dévoués et totalement au service d’une cause qui les dépasse infiniment.
Aussi, leur action a pris une tout autre envergure qu’une simple rébellion nationale : elle procéda de l’interprétation d’un silence. L’événement de ‘Hanouka marque en effet le début d’une longue période où Dieu ne parle plus aux hommes : le Seder Olam Rabba (chap. 30) enseigne que l’année de l’avènement au trône d’Alexandre le Grand coïncide avec celle où disparait le dernier prophète d’Israel, comme si ces deux appréhensions du monde étaient, à tel point, incompatibles, qu’elles ne pouvaient coexister.
« Daniel vint et dit : « Les païens réduisent ses enfants en esclavage ; où est donc la puissance [de Dieu] ?» C’est pourquoi, dans sa prière, il ne dit pas « puissant » : « Le Dieu grand et redoutable » (Daniel : 9,4).
Les membres de la Grande Assemblée vinrent et dirent : « Au contraire, c’est là la pleine puissance de sa force, c’est-à-dire son expression la plus aboutie : il maîtrise ses penchants en faisant preuve de patience envers les méchants. », Traité Yoma, folio 69b.
Contemporains de cette Grande Assemblée, les Hasmonéens ont refusé de voir dans la domination grecque l’expression de la loi naturelle du monde selon laquelle c’est le plus fort qui gagne. Du silence de Dieu, souverainement interprété comme puissance alors qu’ils n’auraient pu y voir que faiblesse ou absence, les Hasmonéens ont tiré la force de livrer combat. Il se dessine ici quelque chose comme un passage de relais. De l’audace et de l’initiative, bien-sûr, mais dans la trace de l’Un. De l’homme comme interprète virtuose.
Ils ont ébréché les murailles de mes tours …
Il est difficile de comprendre comment cette expression, dans son sens littéral, rendrait compte de l’épisode de ‘Hanouka. A quels signifiés renverraient exactement les signifiants « tours » et « murailles » ? Mais il suffit de remarquer que le mot « tour » (migdal en hébreu) est construit sur la même racine que le mot « grand » (gadol) pour que l’expression s’éclaire d’un jour nouveau ; elle signifie alors que les Grecs ont voulu porter un coup à la conception que le peuple hébreu avait de la Grandeur, ce qui est cohérent avec les analyses qui précèdent.
Le poète et philosophe Yéhouda Halévi dit, dans une de ses compositions, que les œuvres grecques sont semblables à de très belles fleurs mais qu’à la différence d’Israël, elles ne produisent pas de fruit. Il marque là une différence cruciale : si la grandeur, au sens grec, est essentiellement esthétique, pour la Torah, elle ne peut être que d’abord, éthique. Toute grandeur doit être féconde, porter ses fruits, c’est-à-dire faire grandir. Ainsi, dans la tradition d’Israël, une vérité n’est appelée telle que si elle a des implications existentielles, qu’elle intéresse l’homme en tant qu’il a à se transformer, à s’élever et à se parfaire.
Aussi, la première brèche opérée par l’esprit grec dans la muraille d’Israël est le coup asséné à la hanche de Jacob et qui le rend boiteux, lors de son combat nocturne avec le génie d’Esaü – sachant qu’Esaü, père de Rome/Edom, incarne l’esprit grec. Esaü cherche en effet à soulever Jacob en le déséquilibrant, c’est-à-dire qu’il entreprend de l’habituer à des vérités sublimes mais qui n’exigeraient ni engagement ni témoignage.
De fait, la puissance de fascination que les Grecs ont exercée sur Israël est incontestable : combien, alors et depuis, ont succombé à l’hellénisation ?
Mais il y a plus. L’emploi du mot « tour » ne peut pas ne pas évoquer l’épisode de la tour de Babel.

Rappelons-nous : à cette époque,
toute la terre avait une même langue et des paroles semblables (Genèse : 11, 1) ;
Forts de cette entente universelle, les hommes entreprennent de se réunir autour d’un même projet de maîtrise totale du réel (construire une tour jusqu’au ciel) et de « se faire un nom » ; cela signifie, d’après le Maharal de Prague (dans sa troisième introduction à l’ouvrage « Les hauts faits de l’Éternel ») qu’ils ont ambitionné de se substituer au Nom divin de quatre lettres qui dit l’Être dans sa vérité.
Le récit biblique selon lequel, en réponse à l’entreprise babélienne, « Dieu confondit le langage de tous les hommes et les dispersa sur toute la face de la terre » énonce qu’il est désormais structurellement impossible d’unir les hommes par le bas. Mais les Grecs ne l’entendent pas ainsi et se rêvent en nouvelle Babel. Telle l’antique langue de sainteté, la langue grecque n’est-elle pas capable de dire le réel dans son objectivité et dans son essence ? Aussi, Ptolémée trouve-t-il naturel de réunir soixante-douze sages d’Israël pour faire traduire la Torah en Grec (Traité Méguilah, folio 9a).
Face au monde entier qui s’affairait à la construction de la tour, se tenait Abraham, seul sur l’autre rive – c’est la signification du mot « Hébreu » ; devant Nimrod, le despote de Babel, se dressait cet homme singulier, qui fut appelé Un par Isaïe : 51, 2) et qui, bien que n’étant pas roi, rayonnait d’une forme de majesté tout autre. Et tandis que, selon le mot de Napoléon, le « grand char politique » était lancé et écrasait tout sous ses roues, une « petite sœur » (Abraham selon Béréchite Rabba 39, 3 sur Cantique des Cantiques 8, 8) avait entrepris de recoudre patiemment l’humanité avec son Créateur.
De même, aux nouvelles tours grecques s’opposèrent ce que l’auteur du Ma’oz Tsour appelle « mes tours » ; de quoi s’agit-il ? Commentant le verset du Cantique des Cantiques : 8,10) « Je suis muraille et mes seins sont comme des tours », les maitres d’Israël enseignent : « Je suis muraille » : il s’agit de la Torah ; « mes seins sont comme des tours » : ce sont les étudiants de la Torah. Et voici donc la formule qu’il convient d’élucider : le Talmud comme alternative à la Tour de Babel.
… et ont rendu impures toutes les huiles
Dans son sens obvie, ce passage dit que les Grecs ont rendu rituellement impur l’ensemble de la réserve d’huile d’olive qui était disponible dans le Temple ; par conséquent, il était techniquement impossible de procéder à l’allumage de la Ménorah.
Mais ce texte dit davantage. Un passage du Talmud (traité Ména’hot, folio 85b) établit un lien fort entre l’huile d’olive et la sagesse : « comme les habitants de la ville de Tékoa avaient l’habitude d’utiliser de l’huile d’olive, la sagesse y était très répandue ». Comprenons, a minima, que l’huile est une métaphore de la sagesse : de même que l’huile sert de combustible à la flamme qui éclaire une pièce, la sagesse projette ses lumières sur la réalité ; de même que l’huile flotte au-dessus des autres liquides, la sagesse n’admet aucune compromission.
Par ailleurs, la notion de pureté, au sens rituel du terme, relève non pas de la propreté, mais de la translucidité ; un objet qui contracte une impureté devient en quelque sorte résistant au passage de la « lumière » ; il ne se laisse pas traverser par elle. La pureté, à l’inverse, connote la transparence et la clarté du jour.
Dès lors, la charge fondamentale portée par la tradition juive contre la Grèce apparaît maintenant plus nettement : d’un point de vue juif, Aristote et ses disciples ont « corrompu » les voies de la connaissance en promouvant une vision du monde qui occulte complètement la lumière, celle du commencement, celle qui donne à voir le réel dans toute sa profondeur, le monde comme œuvre et parole que le Créateur adresse à l’homme. Le Midrache Rabba sur le troisième verset de la Genèse rapporte en effet … que « la lumière fut » : c’est dire qu’après une brève période, la lumière primordiale qui avait été créée à la suite de la Parole « que la lumière soit » fut enfouie, gardée dit-on pour les Justes. Or la Grèce met en place une atmosphère conceptuelle qui empêche définitivement cette clarté de luire à nouveau. Qu’est-ce à dire ?
Malgré tout le raffinement de sa science, la Grèce n’en resterait qu’à une compréhension superficielle des choses, elle n’aurait accès qu’à l’extériorité, au phénomène, au déterminisme qui régit le cosmos.
Bien sûr, la raison corrige souvent l’illusion induite par nos sens et son analyse rationnelle des lois naturelles est déterminante pour la connaissance.
Il demeure cependant qu’un vertigineux abîme sépare la connaissance dans sa version grecque de celle qui prévalait avant l’avènement d’Alexandre le Grand, lorsque la parole prophétique relayait encore la lumière des origines.
Dans une école telle que celle des savants-prophètes nommés les « Bné Yissakhar » (voir par exemple Maïmonide, Michné Torah, Lois sur la sanctification du nouveau mois, loi 17), les processus naturels étaient compris depuis leur racine supérieure jusqu’à leur manifestation dans le monde terrestre ; la démarche grecque, quant à elle, ne possède aucune intuition de l’essence véritable des êtres ; elle ne peut donc évoluer que dans le visible et le mesurable.
Alors que la prophétie était vision en plein jour, la démarche scientifique est tâtonnement dans la nuit. Et de même que celui qui se trouve dans une pièce obscure va multiplier les expériences, souvent malheureuses, jusqu’à ce qu’il parvienne à reconstituer, par déduction, ce qui lui semble être la topographie du terrain sur lequel il se trouve, le savant émet des hypothèses et les soumet à l’expérience ; il affine ainsi un modèle qui puisse rendre compte au mieux de la réalité, et sa théorie restera valide tant qu’elle ne sera pas mise en défaut par des observations nouvelles.
Le grief fait aux Grecs n’est pas tant de se borner à mobiliser les moyens humains, forcément limités, pour explorer le réel que de rejeter a priori comme illusoire toute dimension du réel qui ne soit pas accessible au sens ou à la raison. Nahmanide constate ce parti pris et le condamne sans appel :
« Le Grec [Aristote] et ses disciples ne tiennent pour véridique que ce que leurs sens perçoivent et refusent de croire à toute proposition qu’ils n’ont pas passé au crible de leur intellect « (Commentaire sur Lévitique : 16, 8).
Or, si l’on tient, comme la Tradition juive, que le monde est créé et qu’il est une émanation de Dieu, cela veut dire que l’Etre plonge ses racines dans l’infini. Partant, il est structurellement impossible de le comprendre entièrement. Maïmonide déploie le sens de cette affirmation (Michné Torah, Lois sur les fondements de la Torah, second chapitre, seconde loi) :
« Quel est le chemin [pour atteindre] l’amour et la crainte de Dieu ? Lorsqu’une personne contemple Ses actes et Ses créations merveilleuses et grandioses et apprécie Sa sagesse infinie qui surpasse toute comparaison, elle va immédiatement L’aimer, Le louer et Le glorifier, aspirant avec un immense désir à connaître Son grand nom, comme l’a déclaré David : « Mon âme a soif de l’Éternel, du Dieu vivant » [Psaumes : 42, 3]. Lorsqu’elle [continue] à réfléchir à ces mêmes questions, elle reculera immédiatement de crainte et de crainte, appréciant à quel point elle est une créature minuscule, humble et sombre, se tenant avec sa sagesse fragile et limitée devant Celui qui a une connaissance parfaite, comme l’a déclaré David : « Quand je vois Tes cieux, ouvrage de Tes doigts… [je me demande] ce qu’est l’homme pour que Tu te souviennes de Lui » [Psaumes : 8, 4-5]».

Ajoutons que, selon le Zohar, toute véritable sagesse (en hébreu : ‘Hokhmah) est « puissance d’émerveillement » (koa’h mah), c’est-à-dire étincelle de sens cueillie sur les braises à jamais incandescentes du réel.
Au vrai, le point d’orgue du profond désaccord, irréductible, entre Athènes et Jérusalem est la question de la création du monde. Entre les tenants de l’éternité de la matière et le peuple fidèle à la Torah dont le premier mot – Au commencement – postule la Création divine ex-nihilo, la guerre fait rage. N’est-ce là pourtant qu’une vielle querelle théorique ?
De la dernière des fioles, un miracle se produisit pour les « roses »
La fête de ‘Hanouka célèbre un double miracle : la victoire militaire des « minoritaires » sur les « majoritaires » d’une part (selon l’expression utilisée dans la prière Al hanissime), la longévité de l’huile qui, prévue pour ne brûler qu’un jour, a servi de combustible huit fois plus longtemps, d’autre part. Une même « logique » est en vérité à l’œuvre dans les deux cas : il s’est agi de donner à voir la réserve d’infini que recelait le fini ; l’origine qui continue de brûler au sein des êtres, à l’instar du feu, découvert par Moïse, qui se trouvait au centre du buisson mais qui ne le dévorait pas.
Dès lors, allumer la ‘hanoukia/le candélabre durant huit jours consiste à témoigner devant le monde de cette lumière enfouie, à porter la mémoire de l’origine tandis que la Grèce et dans son sillage l’humanité entière, promeut l’oubli. Le jeu en vaut la chandelle : restaurer une sagesse authentique de l’homme et du monde.
Le poids des mots
« Rabbi Samlai a enseigné : À quoi un fœtus dans le ventre de sa mère est-il comparable ? À un cahier plié (…) Et une bougie est allumée pour lui au-dessus de sa tête, et il regarde d’un bout du monde à l’autre (…) Et toute la Torah lui est enseignée (…) Et une fois que le fœtus émerge dans l’espace aérien du monde, un ange vient et le gifle sur la bouche, lui faisant oublier toute la Torah, comme il est dit : « Le péché est tapi à l’entrée » (Genèse : 4, 7) », Traité Niddah, folio 30b.
Ce passage du Talmud est bien connu ; il est souvent évoqué pour expliquer de façon amusante l’existence d’une fossette au milieu de la lèvre supérieure. Mais il mérite mieux. Le Maharal de Prague en tire une idée profonde : tant qu’il est dans le giron maternel, l’enfant appréhende le monde avec une sorte d’intuition par laquelle il embrasse tout le réel d’un regard ; mais à sa naissance un ange le frappe sur la bouche – c’est-à-dire qu’il le dote de la faculté de parler ! Dès lors, sa façon de connaître change radicalement : il « oublie » toute la Torah et passera sa vie à la réapprendre en usant des concepts, ajustés les uns aux autres, comme d’un système de cordes servant à puiser l’eau d’un puits.
En nous livrant ce récit prénatal, le midrache entend surtout fixer un horizon à notre existence : intuitionner le monde dans son essence, au-delà de tout discours qu’on pourrait tenir à son sujet. Cela peut sembler hors de portée. N’est-ce pas, pourtant, cela précisément que l’on appelle penser, si l’on tient que cette activité est différente et plus élevée que ne l’est la parole ?
Concrètement, penser les choses du monde revient à leur accorder une valeur intrinsèque et non pas seulement une fonction ; pressentir la Cause « derrière » chaque être, c’est percevoir sa lumière, dire que cet être compte, le lester d’un poids et d’une importance ; c’est mettre au jour la Gloire du Créateur à travers sa création et par là, accomplir sa vocation d’homme selon l’enseignement d’Isaïe : 43,7.
Dans la prière intitulée Al Hanissim/« au sujet des miracles » qui est ajoutée au rituel quotidien des jours de ‘Hanoukah, il est dit qu’au moment de la ré-inauguration du Temple, les prêtres ont pénétré dans un lieu particulier appelé le devir – d’un nom qui sonne étrangement avec davar/la parole. Il s’agit d’une sorte de sas qui séparait le Sanctuaire du Saint des Saints.
Or les maitres d’Israël enseignent que les trois espaces du Temple que sont la Cour extérieure (où l’on sacrifiait les animaux), le Sanctuaire (où se trouvaient la Ménorah, l’autel où l’on brûlait l’encens et la Table sur laquelle étaient posés les pains de proposition) et le Saint des Saints (où se trouvait l’Arche sainte) sont en correspondance avec les trois activités fondamentales de l’humain, de la plus manifeste à la plus cachée : l’action, la parole et la pensée.
Partant, le Devir marque la frontière exacte entre la pensée et la parole. Se situer en ce lieu, c’est donc entreprendre d’inventer une parole neuve qui, contrairement au logos grec, garderait la mémoire de l’origine, un contact avec la source de toute valeur.
Le commentateur connu sous le nom de Rokea’h (Lois sur hanouka, paragraphe 225) met en rapport les trente-six bougies qu’on allume durant les huit jours ‘Hanouka avec les trente-six heures durant lesquelles Adam a pu jouir de la lumière du commencement (soit de vendredi après-midi où Adam a été créé samedi soir, car la lumière a été cachée à l’issue de Chabate du fait de la faute). Le lien est donc clairement établi entre ces lampes et la lumière enfouie. Il est dit de ces lumières que « nous n’avons pas l’autorisation de les utiliser », mais juste celle de les regarder ; elles ont en effet pour mission d’éduquer notre regard : le monde demande à être contemplé avec reconnaissance avant que d’être dominé ; aucun objet du monde ne peut être réduit à son caractère d’ustensile.
Le singulier et l’anonyme
Il est tout à fait clair que les Grecs ont voulu, plus que tout, détruire la dimension de l’intime.
Ainsi, le Temple de Jérusalem ne les dérangeait pas en tant que lieu de culte mais parce qu’il présentait – comme son nom en hébreu, Beïte Hamiqdach (maison de la Sainteté », le souligne – le caractère d’une maison chaleureuse où tout un peuple renouait avec son histoire et son Dieu, trois fois par an ; c’est pourquoi ils ont pratiqué treize brèches dans le muret qui, dressé autour du Temple, séparait le domaine accessible au tout venant de celui qui était réservé à Israël seulement (traité Middote, chap. 2, michna 3) : le Temple ne devait pas constituer un domaine privé.
Pour des motifs semblables, les Grecs ont aussi crié haro sur la généalogie. En interdisant la pratique de la circoncision, ils avaient l’intention de rompre la chaîne de transmission, de la tradition, qui passe du père au fils ; en établissant un odieux « droit de cuissage » selon lequel le gouverneur avait préséance sur le mari au soir des noces (Traité Kétoubote, folio 3b), ils entendaient briser l’institution du mariage et avec elle, la pérennité d’Israël.
Par ailleurs, le commentaire de la Psikta sur Zacharie : 6, 1-3 enseigne que les Grecs ont voulu faire pâlir le visage des enfants d’Israël. Rav Moché explique qu’ils voulaient en vérité en finir avec cette fameuse « façon à l’image divine » (Genèse 1, 27) en vertu de laquelle chaque visage humain est absolument singulier.

Les Grecs ont donc suivi avec constance la trace de l’origine partout où elle se trouvait : dans l’appartenance à un peuple, dans l’inscription au sein d’un lignage, dans la proximité à Dieu. Pourquoi cette obsession ? Peut-être parce que l’affiliation rend la connaissance totale de l’autre impossible : la clé de l’énigme – l’origine ou le père – échappe toujours ; elle ne peut jamais être saisie ici et maintenant.
En regard, l’obligation qui incombe au juif respectueux de la halakha est d’allumer les bougies de ‘Hanouka chez lui. Ainsi, un sans-abri est exempté de ce devoir. De même, si un homme est en déplacement et qu’il se trouve quelqu’un de sa famille, son épouse par exemple, pour allumer à son domicile, il n’aura pas l’obligation d’allumer à l’endroit où il se trouve ; s’il souhaite tout de même le faire, il devra participer aux frais pour que, symboliquement, la maison de son hôte devienne aussi un peu la sienne.
Ce lien fort qui existe entre la fête de ‘Hanouka et le chez-soi nous enseigne l’idée fondamentale selon laquelle on ne peut se situer dans la trace de l’Un qu’en étant soi-même singulier. Témoigner du point d’origine, c’est donc d’abord dire la préséance du domaine privé sur le domaine public, de la maison où les bougies scintillent sur la rue qu’elles éclairent.
Ce n’est en effet que lorsqu’un homme est loin de la foule qu’il peut être pleinement soi et, par là, se rattacher au « ciel » de son être. Sa noblesse véritable se trouve dans la solitude du recueillement et dans la méditation profonde, plus que sur l’agora où se discute la chose publique. Maïmonide enseigne en ce sens que c’est la nuit seulement que l’homme acquiert la plus grande partie de sa sagesse (Michné Torah, Lois sur l’étude de la Torah, chapitre 3, halakha 13).
Les maitres d’Israël font remarquer l’équivalence numérique de Yavane/la Grèce et Galgal/la roue : le système de pensée grec, cohérent avec la doctrine de l’éternité de la matière, est fermé sur lui-même et, de part en part, déterministe ; selon lui, les événements du monde ne font jamais que dérouler une chaîne de conséquences nécessaires. Dès lors, l’homme n’est que partie d’un tout, le rouage d’une grande machine. À l’inverse, la fête de ‘Hanouka dit l’extraordinaire d’une poignée d’hommes qui a eu raison du monde comme il va. N’est-il pas toujours vain, voire vaniteux, de vouloir lutter contre l’ordre établi ? Non ! À l’homme créé à l’image de Dieu et saisi par la « Providence particulière », rien n’est impossible ; les « nombreux » qui ont assailli les « quelques-uns » sont, au vrai, ceux qui ne connaissaient que la loi du nombre, l’anonymat du domaine public, bref les lois de la nature qui sont indifférentes au sort des hommes. Mais d’un homme qui se vit comme créature de Dieu, du nouveau peut surgir.
La fête de ‘Hanouka tombe le mois le plus sombre de l’année. Les nuits grignotent le jour jusqu’à atteindre, au moment du solstice d’hiver, leur durée maximale. Ainsi l’obscurité n’en finit pas de s’étendre, mais celui qui ne veut pas courber l’échine allume des lumières ; ‘Hanouka signifie : commencement nouveau.
Ainsi, les lumières de ‘Hanouka qui éclairent le dehors à partir des maisons juives font exister la dimension de la singularité dans l’espace public : le visage humain qui se dresse contre tous les déterminismes, mais aussi l’existence du peuple d’Israël et sa survivance contre vents et marées, en dépit des lois de l’histoire. La singularité comme condition de l’universel : « Tout celui qui rapporte une parole au nom de celui qui l’a dite apporte la délivrance au monde », Michna Avote : 6, 6.
Gratitude ou prédation
« Quand le Saint béni soit-il a créé le premier homme, il l’a pris et l’a emmené auprès de chaque arbre du jardin d’Eden puis lui a dit : « regarde mes œuvres comme elles sont belles et dignes de louange, je les ai créées pour toi. Prends garde à ne pas détruire mon monde ! », Midrache Qohélète Rabba : 7, 1.
L’homme qui tient que le monde est créé comprend que son existence n’a rien de nécessaire puisqu’elle est l’expression de la volonté libre du Créateur. Il se sait donc second, simple émanation de l’Être véritable ; comme il comprend que rien ne lui est dû, il se vit comme reconnaissant ; enfin, conscient de n’être qu’une infime parcelle d’un réel gigantesque, magnifique et redoutable, il se demande quelle est sa juste place et comment agir pour ne pas abîmer le monde qui lui est confié : il se sait responsable. Maïmonide (Michné Torah, Lois sur ‘Hanouka, chap. II, lois 2 et 3), à la suite du Talmud (traité Chabate, folio 21a) explique que les jours de ‘Hanouka n’ont été institués qu’en vue de la louange et de la gratitude.
En regard, le Grec se pense maitre et dominateur du monde ; il est par conséquent insolent et prédateur.
« Reprenant son chemin, [Alexandre le Grand] s’assit près d’une source et mangea du pain. Il tenait du poisson salé dans ses mains et, tandis qu’il les rinçait pour enlever l’excès de sel, un parfum particulièrement agréable s’en dégagea. Alexandre se dit : « Je peux donc conclure que cette source provient du Jardin d’Éden. » (…) Il remonta le cours de la source jusqu’à l’entrée du Jardin d’Éden. Il éleva la voix et cria : « Ouvrez-moi la porte ! » Le gardien du Jardin d’Éden lui répondit : « C’est la porte du Seigneur ; les Justes y entreront » (Psaume 118, 20). Il leur dit : « Moi aussi, j’en suis digne, car je suis roi ; je suis très important. Si l’on ne m’y laisse pas entrer, donnez-moi au moins quelque chose de l’intérieur. » Ils lui donnèrent un œil. Il apporta l’œil et pesa tout l’or et l’argent qu’il possédait contre son poids, mais aucune richesse ne pouvait égaler la supériorité de l’œil. Il demanda aux Sages : « Qu’est-ce que cela ? Pourquoi cet œil pèse-t-il plus lourd que tout ?» Ils répondirent : « C’est l’œil d’un mortel, fait de chair et de sang, qui n’est jamais rassasié. », Traité Tamid, folio 32b.
Alexandre a conquis le monde entier mais il pressent que quelque chose lui manque encore ; il entreprend de remonter jusqu’au jardin d’Eden pour percer à jour le secret de l’identité humaine, la question de l’origine. Mais les portes du Paradis lui resteront closes, sans doute parce qu’il s’en sent trop digne et qu’il revendique le paradis comme un dû là où les Justes témoignent de la reconnaissance à l’Éternel (Psaume, 118, 19). Quelque chose, cependant, lui parvient de l’intérieur : un œil que rien ne parvient à rassasier. Cet œil est le sien bien-sûr, mais il dit l’essentiel : l’homme a rapport à l’infini.

Aussi, quiconque qui, par méconnaissance du point de commencement, a constitué ce monde-ci en objet exclusif de son désir se condamne à être perpétuellement insatisfait et malheureux. Cette leçon valait bien un œil sans doute !
Le réel est une flamme qui danse
Il faut ajouter encore que, selon la tradition juive, la lumière de premier jour est à l’œuvre dans la structure même des choses.
Dans la perspective grecque selon laquelle la matière existe de toute éternité, les choses sont simplement là et persévèrent, impassibles, dans leur être tant qu’une force extérieure ne vient pas les modifier.
Or les maîtres d’Israël ont vu dans la flamme d’une bougie un paradigme de la matière : bien qu’elle semble stable et continue, elle est en réalité renouvelée à chaque instant du fait de la combustion de l’huile tirée dans la mèche par la flamme qui s’auto-entretient.
Le midrache (Béréchite Rabba, début de la section Lekh Lékha) raconte qu’Abraham a conclu à l’existence d’un Maître du monde après avoir observé une citadelle en flammes. C’est dire, selon Rav Moché, qu’il a perçu au sein des choses une sorte d’élan vital poussant les êtres à se dépasser, à se consumer même, et donc à se détruire, afin de devenir lumière et de s’unir ainsi à une réalité plus haute.
C’est dire que les bougies de ‘Hanouka donnent à penser. Mais pour cela, il faut se souvenir du miracle…
Enfants du discernement …
Ainsi, afin de célébrer, de génération en génération, le « miracle » qui a eu lieu à ‘Hanouka, l’auteur du Maoz Tsour écrit que les juifs ont institué huit jours de chant et de réjouissances. À cette occasion, il désigne le peuple d’Israël par une expression très inhabituelle : « enfants du discernement ».
« Les Grecs se sont rassemblés contre moi, c’était à l’époque des Hasmonéens
Ils ont ébréché les murailles de mes tours et ont rendu impures toutes les huiles
Et de la dernière des fioles, un miracle se produisit pour les « roses »
Enfants du discernement, durant huit jours, ils ont institué chant et réjouissances. »
Quelle est son intention ?
Voici le point crucial : il ne s’agit surtout pas d’abandonner aux Grecs le champ de la connaissance de la « nature » et de se réfugier en un spiritualisme qui aurait tout l’air d’une défaite. Au contraire, tout ce qui, chez Yavane, contredit en apparence la Torah, doit faire l’objet d’une réflexion approfondie, d’un discernement donc, visant à démontrer comment telle démarche intellectuelle dévoile en vérité une nouvelle facette de la vérité authentique. En d’autres termes, il vaut mieux ne pas esquiver la nuit car c’est là précisément que la lumière du premier jour est enfouie. En hébreu cela se dit ainsi : la délivrance (Guéoula/ גְּאֻלָּה), tout comme l’exil (Galoute/ גָּלוּת), sont construits sur la racine GaL qui connote, comme nous l’avons vu au sujet de la roue, l’impersonnel et le déterminisme ; seule une lettre – l’aleph – n’est présente que dans le mot délivrance ; cette lettre, première et silencieuse, dit l’extraordinaire (« extraordinaire » et « aleph » s’écrivent avec les mêmes lettres).
Ainsi, l’épisode de la Septante suggère quel est le véritable défi de l’exil : parvenir à écrire la Torah dans la langue même qui veut l’anéantir.
« Ce jour-là, les Samaritains demandèrent à Alexandre le Macédonien la Maison de notre Seigneur afin de la détruire, et il la leur accorda. On vint informer le Grand Prêtre, Chimone le Juste, de ce qui s’était passé. Que fit-il ? Il revêtit les vêtements sacerdotaux et s’en enveloppa. Les notables du peuple juif l’accompagnaient, tenant des torches. Toute la nuit, les représentants du peuple juif s’approchèrent d’un côté, et les armées d’Alexandre et des Samaritains de l’autre, jusqu’à l’aube, où ils se rencontrèrent enfin.
À l’aube, Alexandre demanda aux Samaritains : « Qui sont ces gens qui viennent à notre rencontre ?» Ils lui répondirent : « Ce sont les Juifs qui se sont révoltés contre toi. » Lorsqu’il atteignit Antipatris, le soleil brillait et les deux camps se rencontrèrent. Quand Alexandre vit Shimon le Juste, il descendit de son char et se prosterna devant lui. Ses gardes lui demandèrent : « Un roi aussi important que toi devrait-il se prosterner devant ce Juif ?» Il leur répondit : « Je le fais car l’image de son visage est victorieuse devant moi sur les champs de bataille. », Traité Yoma, folio 69a.
Chimone le Juste fut le premier à transmettre la Torah en son nom (cf. Michna Avote 1, 2). À lui, Dieu n’a jamais parlé, il n’est le dépositaire d’aucune prophétie. Cet homme est par conséquent le premier maître de la Torah orale, c’est-à-dire le premier Sage. Et voici le « miracle » : la production d’une parole humaine, non révélée – puisque élaborée dans l’effort par un travail de pensée – mais qui, une fois mûrie et présente au cœur de l’élève-sage rayonne d’une lumière prophétique.
« Le rabbin Avdimi de Haïfa dit : Depuis la destruction du Temple, la prophétie a été retirée aux prophètes et confiée aux Sages (…) Ameimar a dit : Un Sage est plus grand qu’un prophète, comme il est dit : « Le prophète a un cœur sage » (Psaume 90, 12). », Traité Baba Batra, folio 12a.
Le passage du Talmud, cité plus haut, affirme que l’image de Chimone le Juste devançait Alexandre à chacune de ses conquêtes et lui frayait le chemin de la victoire. Qu’est-ce à dire ?
Grâce à l’émergence de l’esprit grec, l’étudiant de la Torah accède à une profondeur qu’il ignorait auparavant. À l’époque des prophètes, les Hébreux se contentaient de recevoir ; maintenant, ils utilisent toute la puissance créatrice de leur intellect, non pas pour faire œuvre dans le monde, mais pour lire le Livre de la Révélation. En un sens, donc, Alexandre concourt, bien malgré lui, à la Gloire du Ciel. Aussi, Chimone le Juste encourage son projet pour que puisse éclore la Torah orale.
Plusieurs midraches (dont Esther Rabba, introduction, 5 et Zohar ‘Hadach 39b) comparent le peuple juif sous domination grecque à une colombe, oiseau bien connu pour la fidélité qu’il voue à son compagnon. Or, Yonah (la colombe) et Yavan (la Grèce), s’écrivent de façon presque identique : est-ce à dire qu’Israël retourne la Grèce en une colombe, l’identité humaine oublieuse de l’origine en partenaire dévoué et loyal à son Créateur ?
« Enfants du discernement, huit jours ». L’auteur du Maoz Tsour, qui marie par cette formule intelligence et transcendance, suggère ici la notion de couronne sur la tête, apanage du vrai roi, c’est-à-dire du roi oint, soit le Messie.
La fête de ‘Hanouka s’étend en effet sur huit jours. Ce chiffre résonne avec le mot « huile » dont il partage la racine ; il connote donc la lumière. En effet, alors que sept est le chiffre du monde dans toutes ses dimensions (sur le plan temporel par exemple, une semaine dure sept jours), huit est le chiffre du dépassement de l’ordre de la nature. Ainsi la circoncision, qui inscrit l’Alliance avec Dieu sur le corps, a normalement lieu à l’âge de huit jours.

De fait, Il y a bien quelque chose de messianique dans la fête de ‘Hanouka : la reprise, bien que temporaire et imparfaite, de la royauté en Israël avec la dynastie hasmonéenne ; la promesse, surtout, d’une « lumière nouvelle qui brillera sur Sion » (bénédiction du Yotser, version ashkénaze).
Le chant de Maoz Tsour, en sa première strophe, l’annonce :
Lorsque Tu prépareras l’écrasement de l’oppresseur qui aboie (c’est-à-dire lorsque sera vaincu le quatrième et dernier empire, Rome)
Alors je terminerai par un chant l’inauguration de l’autel (qui a été initiée à ‘Hanouka).
Ce qui commence à ‘Hanouka verra son parachèvement lorsque Rome tombera et qu’une ère nouvelle s’ouvrira.
***
Il est possible de définir sommairement l’esprit grec en deux substantifs : l’insolence d’abord, parce que les Grecs ne reconnaissent aucune transcendance et ne sont donc prêts à accepter aucun joug qu’ils ne se soient volontairement imposé à eux-mêmes ; le matérialisme ensuite, au sens où ils n’accordent de réalité qu’à la matière ; et comme le taureau était la « machine » la plus rentable de l’époque, ils ont imposé aux Hébreux de graver sur sa corne qu’ils n’avaient aucune part au Dieu d’Israël, c’est-à-dire que rien ne compte finalement que le concret et l’efficace (cf. Béréchit Rabba 2, 4).
Le mot ‘Hanou-ka peut se lire, en décomposant le mot en deux, « ils se sont reposés/ le 25 (Kislev)» et dans cette perspective, le Zohar (Tikouné Hazohar, 13, p. 28b) livre un commentaire surprenant : à quoi se sont donc occupés les Hasmonéens les « 24 » premiers jours ? À rétablir, contre l’insolence grecque, la Royauté divine, selon la formule traditionnelle que le Juif lit à voix basse après qu’il a récité le verset du Chéma, et qui compte précisément 24 lettres en hébreu :
« Béni soit le nom de son Règne glorieux à tout jamais ».
Alors seulement, les Hasmonéens se sont reposés parce qu’ils ont touché au but en dévoilant, par les lumières qu’ils ont allumées, ce qu’est le seul Réel authentique : non pas la matière visible qui n’est qu’une lointaine émanation, mais l’Être divin qui, même après que le monde est créé, continue d’emplir tous les mondes. Tel est le contenu de la déclaration initiale du Chéma, en 25 lettres exactement :
« Écoute Israël, l’Éternel est notre Dieu, l’Éternel est Un ».