Note de lecture
Rédigée par Dorothée Rousset

Marianne RUBINSTEIN, Tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin , Préface de S. Klarsfeld. Editions Verticales, 2002.

Publiée initialement dans Diasporiques, n°23, Octobre 2002.
Article mis gracieusement à la disposition de tous par les bons soins de la Bibliothèque numérique de l’Alliance.

Ce livre porte non sur les orphelins de déportés, mais sur la troisième génération, celle des petits-enfants de déportés. On pourrait croire que ces orphelins, recueillis en général dans des maisons d’enfants et ayant souffert dans leur affectivité́, seraient tendres avec leurs enfants et voudraient leur épargner la souffrance. L’enquête de M. Rubinstein menée dans cette troisième génération en quinze portraits où se retrouvent bien des traits communs, va dissiper cette illusion.

Ces petits-enfants n’ont pas connu le sort de leurs grands-parents mais un très grand poids pèse sur eux : ils sont nés pour « rattraper » ces morts, aussi doivent-ils être doublement à la hauteur. Il leur faut en premier lieu jouer le rôle des disparus : le petit-fils doit être le père de son père, aux petits soins pour lui et son désir de mariage est vu comme un abandon. Ensuite tout ce qu’ils font doit être parfait : une mère qui veut que son fils joue du piano le juge sévèrement : « dans les mêmes conditions, elle s’en serait bien mieux sortie »; il est «gâté», il ne peut avoir de difficultés. Aussi n’ose-t-il pas se plaindre et c’est aux griefs de son fils contre lui qu’un père répond : « tout le monde n’a pas la chance d’être orphelin » ; bref tu as un père, de quoi te plains-tu ? La Shoah est souvent la seule relation à la judéité, quelquefois obsessionnelle ; quelques enfants en cherchent une autre, par exemple dans la religion mais les parents n’y tiennent pas.

Aussi la deuxième génération fait-elle souffrir la troisième de ses propres souffrances, les traumas se perpétuent, « les nazis n’ont cessé de torturer les survivants de la Shoah et même des hommes et des femmes qui sont nés bien après la Shoah » écrit S. Klarsfeld dans la Préface. Ceux-ci doivent souvent recourir à une analyse pour tenter de se guérir de leur enfance, même s’ils sont capables d’expliquer l’attitude de leurs parents : « quand ils ont élevé leurs propres enfants, ils ont été un peu paumés ou ils ont été un peu durs parce qu’ils avaient bouffé de la vache enragée ». Un autre dit : « Mes parents semblaient avoir eu des difficultés à endosser leur rôle de parents ». Bref, éternels orphelins, ces parents de la deuxième génération ne savent pas être parents.

Le lecteur peut se demander : est-il utile de revenir encore sur les malheurs juifs ? En vérité, ce n’est pas de la délectation morose mais ce livre peut être salutaire pour ceux qui ne comprennent pas la dureté́ de leurs parents, même si ceux-ci ne sont pas enfants de déportés mais ont souffert dans leur enfance juive, par exemple de conséquences des pogroms. Plutôt que de penser ses parents comme des sadiques, cette troisième génération peut saisir que son sort n’est pas exceptionnel et s’explique parce que l’art d’être parent a été arraché à leurs géniteurs .