Note de lecture
Rédigée par Cécile Rousselet
H. LEIVICK, Dans les bagnes du tsar, Titre originale : אויף צארישער קאטארגע/Oyf tsarisher katorge, Traduit du yiddish par R. Ertel, Paris, L’Antilope, 2019.

Le poète H. Leivick est arrêté par la police tsariste, pour activités bundistes en 1906, il est condamné à l’exil en Sibérie, d’où il s’échappe après plusieurs années de détention. C’est en 1958 qu’il décide, depuis les États-Unis, de publier son récit, revenant sur son expérience du bagne à laquelle il donne un déploiement messianique.
Deux parties composent le texte, en miroir : l’enfermement, puis l’immensité des plaines de la Sibérie. Les scènes en cellule sont étouffantes, d’autant que les discussions des prisonniers font s’alterner Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski, la thématique de la culpabilité, Schopenhauer, la dialectique du maître et du serviteur chez Tolstoï ; et que les corps meurtris des prisonniers ou le typhus dont il sont atteints renvoient directement au Christ crucifié sur sa croix, neuvième co-détenu de la cellule, qui les observe depuis le mur.
Dans la seconde partie, l’espace est sans limites, à l’horizon fragile. La traversée de la Sibérie est doublement tragique : les détenus ont encore moins de possibilité de s’enfuir et de se dérober au regard des geôliers au milieu des steppes, et la liberté ne peut être qu’un mirage illusoire. Les baraquements flottants sont pris dans un déluge aux teintes apocalyptiques, et les personnages se succèdent, avec leurs histoires et leurs souffrances, comme des « petits » Messies qui butent devant l’impossibilité d’une eschatologie.
Le destin de ces détenus métaphorise sans aucun doute l’histoire des persécutions juives. L’Histoire des Juifs d’Heinrich Graetz est là, en filigrane, pour nous le rappeler : « Les cheveux se dressent sur la tête quand on lit la description des souffrances des Juifs expulsés. Ceux qui n’étaient pas mort de faim ou d’épidémies périssaient des mains diaboliques des persécuteurs. ». Et la traversée de la Sibérie est finalement un Exode biblique, dont l’issue ne peut être que diasporique. « Bientôt nous nous séparerons. Chacun sera déposé dans son village d’exil mais il restera en nous quelque chose de cette communauté déchirée, scindée, et la solitude va pleurer en nous. ».
H. Leivick offre ici un tableau magistral d’une très grande profondeur, rendue avec grâce par la traduction de Rachel Ertel.
Édifiant, Dans les bagnes du tsar nous pousse à nous questionner, sur l’histoire des Juifs, mais aussi sur des problématiques métaphysiques universelles pour lesquelles le lecteur rencontre, ici, des compagnons de cellule avec qui les partager.