Itshak Rabin
Discours de réception du Prix Nobel
de la
Paix (1994)
Traduction inédite de Nadine Picard
Votre Majesté,
Vos Majestés,
Membres du comité norvégien du prix Nobel,
Honorable Premier Ministre de Norvège, Madame Gro Harlem Brundtland,
Messieurs les Ministres,
Membres du Parlement et Ambassadeurs,
Amis,
Collègues lauréats, le Président Arafat et le Ministre des affaires étrangères d’Israël Shimon Peres,
Distingués invités.
À l’âge où la plupart des jeunes gens s’efforcent de percer les secrets des mathématiques et les mystères de la Bible, à l’âge tendre de seize ans et des premières amours, on m’a donné un fusil afin que je puisse me défendre et aussi, bien malheureusement, que je puisse tuer en cas de danger.
Ce n’était pas ce dont je rêvais. Je voulais être ingénieur dans l’hydraulique. Je faisais des études dans une école agricole et j’étais convaincu qu’être ingénieur dans l’hydraulique était une profession essentielle dans un Moyen-Orient assoiffé. Aujourd’hui encore, c’est ma conviction. Pourtant, je fus forcé de m’en remettre au fusil.
J’ai servi dans l’armée pendant des décennies. Sous mon commandement, des jeunes gens et des jeunes filles qui voulaient vivre et qui voulaient aimer trouvèrent la mort. Sous mon commandement, ils tuèrent des hommes que l’ennemi avait envoyés pour nous tuer.

Mesdames et Messieurs,
En raison du poste que j’occupe, j’ai eu plus d’une fois l’occasion de survoler l’État d’Israël et aussi, plus récemment, d’autres territoires du Moyen-Orient. La vue de là-haut est époustouflante : des lacs au bleu profond, des champs d’un vert vif, des déserts aux reflets d’ocre, des montagnes de pierre grise et une campagne parsemée de maisons blanches aux toits rouges.
Et des cimetières. Des tombes à perte de vue.
Des centaines de cimetières dans notre partie du Moyen-Orient – chez nous en Israël – mais aussi en Égypte, en Syrie, en Jordanie, au Liban et en Irak. Vues du hublot qui les surplombe de milliers de mètres, ces tombes innombrables sont silencieuses. Mais cela fait des décennies que leurs cris s’entendent au Moyen-Orient et à travers le monde.
Debout devant vous aujourd’hui, je voudrais saluer ceux que j’aime – et aussi mes ennemis. Je voudrais saluer tous ceux qui sont tombés, dans tous les pays, dans toutes les guerres. Les membres de leurs familles qui souffrent de la peine du deuil. Les blessés dont les cicatrices ne guériront jamais. Ce soir, je veux rendre hommage à chacun d’entre eux, car ce prix prestigieux est à eux, à eux seuls.
Mesdames et Messieurs,
J’étais un homme jeune, et me voici un homme mûr. De tous les souvenirs accumulés durant mes soixante-douze années, les plus vifs, ceux qui demeureront jusqu’à mon dernier jour, ce sont les silences.
Le lourd silence du moment qui suit, et le silence terrifiant de celui qui précède.
Comme soldat, comme commandant, j’ai donné des ordres pour des douzaines, voire des centaines d’opérations militaires. Tout comme de la joie de la victoire et de la peine du deuil, je me souviendrai à jamais du moment qui suit la décision de passer à l’action : le bruit feutré des officiers et des ministres qui lèvent la séance, la vue des dos qui s’éloignent, le son de la porte qui se ferme, et le silence qui m’enveloppe alors que je reste seul.
C’est à ce moment précis que vous mesurez la conséquence de la décision que vous venez de prendre : des humains vont mourir. Certains dans mon pays, certains dans d’autres pays. Et ils ne le savent pas encore.
À ce moment précis, ils sont encore en train de rire ou de pleurer. Ils font encore des projets et rêvent d’amour. Ils se demandent s’ils vont planter un jardin ou construire une maison – et ne savent pas qu’ils vivent leur dernière heure. Lequel d’entre eux mourra, désigné par le sort ? Qui sera sur la photo bordée de noir qui paraîtra dans le journal de demain ? Quelle mère sera bientôt endeuillée ? Qui s’effondrera sous le poids de la perte ?
Ancien militaire, je me souviendrai aussi toujours du silence du moment qui précède. Le silence quand les aiguilles de l’horloge s’accélèrent, quand il ne reste que peu de temps et que, dans une heure, dans une minute, l’enfer va se déclencher.
À ce moment d’extrême tension, juste avant que le doigt n’appuie sur la gâchette, juste avant que les fusibles ne sautent, dans le terrible calme de ce moment, il est encore temps de se demander à soi seul : Est-il indispensable d’agir ? N’y a-t-il pas d’autre choix ? D’autre solution ?
L’ordre est donné, l’enfer commence.
Le grand poète Yehudah Amichai qui est ici avec nous ce soir a écrit :
« Dieu a pitié des enfants de la maternelle
Et un peu moins de ceux de l’école.
Quant aux grands, il n’a plus pour eux nulle pitié,
et les laisse seuls,
il leur faudra parfois ramper
dans le sable brûlant
pour atteindre le point de ramassage
tout ensanglantés. »/Traduction de l’hébreu E. Moses, Gallimard, 2006.
Voilà des décennies que Dieu ne prend plus en pitié les enfants des classes maternelles du Moyen-Orient ou les enfants des écoles ou leurs aînés. Voilà des générations qu’il n’est plus de pitié pour le Moyen-Orient.
Mesdames et Messieurs,
J’étais jeune et, à présent, je suis à l’âge de l’expérience. Et, de tous les souvenirs que j’ai gardés du long de mes soixante-douze ans, je me rappelle maintenant ceux qui étaient faits d’espoir.
Nos peuples ont choisi de leur donner vie. Quoique ce soit terrible à énoncer, leurs vies sont entre nos mains. Ce soir, leur regard est posé sur nous et leurs cœurs se demandent : « Comment ces hommes et ces femmes feront-ils usage de l’autorité dont ils sont investis ? Que décideront-ils ? Que trouverons-nous à notre réveil demain ? Un jour de paix ? de guerre ? Le rire ou les larmes ? »
Lorsqu’il naît, un enfant se trouve dans un monde où la démocratie est totalement absente. Il ne peut choisir ni son père ni sa mère. Il ne peut décider ni de son sexe, ni de sa couleur, ni de sa religion, ni de sa nationalité, ni de son lieu de vie. Qu’il naisse dans un château ou dans une étable, sous un régime despotique ou démocratique, ce n’est pas son choix. Dès l’instant où, avec ses petits poings fermés, il entre dans le monde, son sort dépend des dirigeants de son pays. Ce sont eux qui décideront s’il vivra dans le bien-être ou dans le désespoir, dans la sécurité ou dans la peur. C’est à nous de décider de son sort, nous les présidents et premiers ministres de nations, qu’elles soient démocratiques ou non.

Mesdames et Messieurs,
À l’instar des empreintes digitales, il n’existe pas deux êtres humains identiques, et chaque pays a ses propres lois, ses propres traditions, sa propre culture et ses propres dirigeants. Mais il existe un message universel qui concerne le monde entier, un précepte qui peut être commun à des régimes dissemblables, à des races qui n’ont aucune ressemblance, à des cultures totalement étrangères les unes aux autres.
Ce message, le peuple juif le porte depuis des milliers d’années, c’est celui qui se trouve dans le Livre des Livres, et que mon peuple a transmis à tous les hommes civilisés : « Prenez donc bien garde à vous-mêmes ! « (Deutéronome : 4,15). En langage contemporain, il s’agit du caractère sacré de la vie.
Les dirigeants des nations doivent apporter à leurs peuples les conditions – on pourrait dire « l’infrastructure » – qui leur permettent de jouir de l’existence : liberté d’expression et de circulation, nourriture et abri et, ce qui est le plus important, la vie elle-même. Un être humain ne peut pas jouir de ses droits s’il n’est pas parmi les vivants. Par conséquent, tout pays doit protéger et maintenir cet élément clé de son éthique nationale : la vie de ses citoyens.
Pour protéger ces vies, nos citoyens sont appelés à s’engager dans l’armée. Et, pour défendre la vie de nos citoyens qui servent dans l’armée, nous investissons des sommes colossales dans des avions, des tanks, des véhicules blindés et des fortifications en béton. Pourtant, malgré tout cela, nous ne parvenons pas à protéger les vies de nos citoyens et de nos soldats. Les cimetières militaires aux quatre coins du monde sont les témoins silencieux de l’échec des dirigeants nationaux à sanctifier la vie humaine.
Il n’existe qu’une seule solution, radicale, pour sanctifier la vie. Ni blindés, ni tanks, ni avions, ni fortifications en béton.
La seule solution radicale est celle de la paix.
Mesdames et Messieurs,
Le métier de militaire renferme un paradoxe.
Nous prenons dans notre armée les meilleurs et les plus courageux de nos jeunes gens. Nous leur fournissons un équipement qui coûte une petite fortune. Ils subissent un entraînement rigoureux en vue du jour où ils devront faire leur devoir – et nous attendons d’eux qu’ils le fassent bien. Cependant, c’est avec ferveur que nous prions pour que ce jour n’arrive pas, pour que les avions de décollent jamais, pour que les tanks ne se mettent pas en route, pour que les soldats ne montent jamais à l’assaut pour lequel ils ont été si bien entraînés.
Nous prions pour que cela n’arrive jamais parce que la vie est sacrée.
L’histoire dans son ensemble, et l’histoire moderne en particulier, a connu des époques éprouvantes, quand des dirigeants de nations ont transformé leurs citoyens en chair à canon au nom de doctrines scélérates : le fascisme pervers et le nazisme monstrueux. Les images d’enfants marchant vers l’abattoir, les photos de femmes terrifiées au seuil des fours crématoires devront à jamais se dresser devant les yeux des dirigeants de notre génération et des générations à venir. Elles doivent servir de mise en garde à tous ceux qui exercent le pouvoir.
La plupart des régimes qui ont omis de placer l’Humain et le respect de la vie au cœur de leur vision du monde, tous ces régimes se sont effondrés et ont disparu. Vous pouvez le constater vous-mêmes, à chaque époque.
Il manque pourtant quelque chose. Pour préserver le caractère sacré de la vie, il nous faut parfois la mettre en danger. Il n’est parfois d’autre solution, pour défendre nos citoyens, que de se battre pour leur vie, pour leur sécurité et leur souveraineté. C’est le credo de tout état démocratique.
Mesdames et Messieurs,
Au sein de l’État d’Israël d’où je viens aujourd’hui, au sein des Forces Israéliennes de Défense que j’ai eu le privilège de commander, nous avons toujours considéré le respect de la vie comme une valeur suprême. Nous ne sommes partis en guerre que lorsqu’une épée menaçante s’apprêtait à nous transpercer.
L’histoire de l’État d’Israël, les annales des Forces Israéliennes de Défense rapportent des milliers d’histoires de soldats qui se sont sacrifiés – qui sont morts en essayant de sauver des camarades blessés, qui ont donné leur vie pour qu’aucun mal ne soit fait à des innocents du côté de l’ennemi.
Dans les jours qui viennent, une commission spéciale des Forces Israéliennes de Défense va terminer la rédaction d’un code de conduite pour nos soldats. C’est ainsi que sera formulé ce qui concerne la vie humaine, je cite :
« Reconnaissant son importance suprême, le soldat protègera la vie humaine de toutes les manières possibles, et ne se mettra en danger, ni lui-même ni les autres, que dans la mesure où il l’aura jugé nécessaire pour remplir sa mission. Pour les Forces Israéliennes de Défense, le caractère sacré de la vie humaine est un principe qui se manifestera dans toutes leurs actions : par une préparation réfléchie et rigoureuse, un entraînement intelligent où prévaudra la sécurité, des actions judicieuses en accord avec les missions, un niveau de risque et de prudence adapté à la situation et un effort constant pour limiter les pertes humaines au strict minimum nécessaire à la réalisation de l’objectif. » Fin de citation.
Pendant de nombreuses années à venir – même si les guerres prennent fin et que la paix s’installe dans notre pays – ces mots resteront gravés dans le marbre, elles seront le phare qui guidera notre peuple. Et nous en sommes fiers.

Mesdames et Messieurs,
Nous sommes en train de construire la paix. Les architectes et les ingénieurs engagés dans cette construction travaillent pendant que nous sommes ici ce soir. Ils construisent la paix, brique après brique, poutre après poutre. C’est une tâche difficile, complexe et exigeante. Une erreur pourrait causer l’effondrement de toute la structure, et ce serait alors pour nous une catastrophe.
C’est pourquoi nous sommes décidés à bien faire le travail – en dépit du triste bilan des meurtres terroristes, en dépit d’ennemis fanatiques et conspirateurs.
Nous poursuivrons le processus de paix avec détermination et courage.
Nous n’abandonnerons pas
Nous ne cèderons pas.
La paix triomphera de tous nos ennemis, car l’alternative serait funeste pour nous tous.
Et nous réussirons.
Nous réussirons parce que nous considérons que la construction de la paix est une bénédiction pour nous et pour nos enfants après nous. Nous pensons que c’est une bénédiction pour nos voisins tout autour de nous, et pour ceux qui nous soutiennent dans cette entreprise, les États-Unis, la Russie, la Norvège et toutes l’humanité.
Maintenant, nous nous réveillons chaque matin et nous nous sentons différents. Soudain, la paix. Nous lisons l’espoir dans le regard de nos enfants. Nous voyons la lumière sur le visage de nos soldats, dans les rues, dans les autobus, dans les champs.
Nous ne devons pas les décevoir.
Nous ne les décevrons pas.
Je ne suis pas seul ici, à Oslo, à cette petite tribune. Je suis le messager de générations d’Israéliens, des bergers d’Israël dont faisait partie le roi David, des gardiens de troupeaux et des planteurs de sycomores, et parmi eux le prophète Amos. Je suis le messager de ceux qui se rebellent contre l’establishment, comme le prophète Jérémie, et de ceux qui prennent la mer, comme le prophète Jonas.
Je suis le messager des poètes et de ceux qui rêvent à la fin de la guerre, comme le prophète Isaïe.
Je suis le messager des enfants du peuple juif comme Albert Einstein, Baruch Spinoza, comme Maïmonide, Sigmund Freud et Franz Kafka.
Et je suis le messager des millions qui périrent dans l’Holocauste, parmi lesquels se trouvaient sans aucun doute de nombreux Einstein et de nombreux Freud que nous avons perdus, que l’humanité a perdus dans les flammes des crématoires.
Je suis ici le messager de Jérusalem, aux portes de laquelle j’ai combattu durant les jours de siège. Jérusalem qui a toujours été, et est encore aujourd’hui, la capitale de l’État d’Israël et le cœur du peuple juif qui se tourne vers elle pour prier trois fois par jour.
Et je suis aussi le messager des enfants qui ont dessiné leur vision de la paix, et celui des immigrants de Saint-Pétersbourg et d’Addis-Abeba.
Je me tiens ici avant tout pour les générations à venir, afin que toutes soient dignes du prix dont vous me gratifiez aujourd’hui.
Je suis ici le messager de nos voisins, qui furent nos ennemis. Je suis ici le messager des espoirs toujours plus grands d’un peuple qui a subi le pire de ce que l’histoire peut accorder et qui a néanmoins laissé son empreinte, non seulement dans les chroniques du peuple juif, mais sur l’humanité tout entière.
À mes côtés, se tiennent cinq millions de citoyens israéliens – juifs, arabes, druzes et circassiens – et cinq millions de paires d’yeux qui nous regardent et attendent passionnément la paix.
Mesdames et Messieurs,
Je veux d’abord, en premier lieu, remercier les citoyens de l’État d’Israël, de toutes générations, de tous bords politiques, dont les sacrifices et le combat opiniâtre pour la paix nous rapprochent, lentement mais sûrement, de notre but.
Je voudrais remercier nos partenaires – les Égyptiens, les Jordaniens, les Palestiniens et le président de l’Organisation de Libération de la Palestine, Monsieur Yasser Arafat, avec lequel nous partageons ce prix Nobel – qui ont choisi la voie de la paix et sont en train d’écrire une page nouvelle dans les annales du Moyen-Orient.
Je voudrais remercier les membres du gouvernement israélien, et en particulier mon collègue, Monsieur Shimon Peres, dont l’énergie et le dévouement à la cause de la paix sont un exemple pour chacun d’entre nous.
Je remercie ma famille pour son soutien.

Et, bien sûr, je voudrais remercier les membres du comité Nobel, ainsi que le courageux peuple norvégien, qui nous ont fait, à mes collègues et à moi-même, cet illustre honneur.
Mesdames et Messieurs.
Permettez-moi, pour terminer, de partager avec vous cette bénédiction juive traditionnelle qui est prononcée par mon peuple depuis des temps immémoriaux en témoignage de son désir le plus profond :
« L’Éternel donnera la force à Son peuple. L’Éternel bénira Son peuple – nous tous – et nous accordera la paix » (Psaumes : 29, 11).