Moses Hess, Rome et Jérusalem : La dernière question des nationalités, Traduit de l’original allemand par A.-M. Boyer-Mathia, Présenté et annoté par A. Boyer, préface de S. Schwarzfuchs, Paris, Albin Michel, 1981, Collection « Présences du judaïsme ».

Note de lecture rédigée par Élie Barnavi, dans la Revue de l’histoire des religions  Année 1984  201-3, p. 316-318. Cet article est mis gracieusement à la disposition des lecteurs sur le site Persée.

Un mot cruel d’Arnold Ruge résume assez bien l’itinéraire spirituel de Moses Hess : Kommunistenrabbi, le « rabbin des communistes ». Communiste, Hess le fut toute sa vie, passionnément : compagnon de Marx et d’Engels — qu’il amena peut-être au socialisme —, ami de Lassalle avec qui il fonda la Confédération générale des Travailleurs allemands, théoricien du « socialisme vrai » et inlassable propagandiste, il fut sinon le « père de la social-démocratie allemande », comme le veut son épitaphe, du moins l’un de ses plus éminents fondateurs.

« Rabbin » — c’est-à-dire, dans la terminologie méprisante de son ex-confrère de la Gazette rhénane, un juif conscient de sa judéité — il le devint sur le tard : « Me voici de retour au sein de mon peuple après une séparation de vingt ans. Je participe à ses fêtes et à ses deuils, à ses commémorations et à ses espérances ; je m’engage dans les combats spirituels qui se livrent à l’intérieur du judaïsme et qui opposent le peuple juif aux peuples civilisés au milieu desquels il vit et avec lesquels pourtant il ne peut vivre en harmonie, malgré deux mille ans de luttes et de vie commune. » C’est par ces mots célèbres que s’ouvre Rome et Jérusalem, cet ouvrage touffu, bizarrement composé, charriant le meilleur et le pire de l’héritage intellectuel et spirituel du siècle, mais qui est tout simplement, trente-trois ans avant le Judenstaat de Theodor Herzl, la première expression articulée du sionisme politique.

Rome et Jérusalem a été écrit sous l’impact de la réunification italienne — Rome, Hess n’en doute pas, deviendra bientôt la capitale de l’Italie nouvelle. Partout, les peuples accèdent à la dignité nationale. Il ne reste plus qu’à régler le sort des Juifs ; ne posent-ils pas, comme le proclame le sous-titre de l’ouvrage, « La dernière question des nationalités » ?

Car les Juifs ne sont pas qu’une communauté religieuse parmi d’autres — et Hess n’a pas de mots assez durs pour flétrir le puissant courant réformiste allemand, lequel s’emploie à vider le judaïsme de tout contenu national : ils forment une nation au sens plein du terme et, en tant que telle, cette nation a le droit et le devoir de se doter d’un État où, à l’instar des autres nations, son génie propre pourra enfin s’épanouir. Cet État sera établi en Palestine, car les racines du peuple juif s’y trouvent. Herzl, qui est un « Juif de volonté », pour reprendre l’expression de Pierre Vidal-Naquet, sera tenté un moment par le « territorialisme » — un Etat juif, n’importe où ; Hess, qui a été nourri dans son enfance de judaïsme traditionnel, ne commet pas cette erreur. Enfin, cet Etat sera socialiste, puisque fondé sur « des principes mosaïques, c’est-à-dire socialistes ». Socialisme et sionisme se marient donc, l’un découlant de l’autre, l’un renforçant l’autre, dans un tout harmonieux et indivisible : « Quand je contribue à la renaissance de mon propre peuple, je n’abandonne pas pour autant un combat pour l’homme en général ». Précurseur une fois de plus, Hess aura été donc, un bon demi-siècle avant Borokhov et Syrkin, le premier prophète du sionisme socialiste.

Assurément, Hess n’est pas un penseur de la trempe de Marx. Ce touche-à-tout génial, attachant et brouillon, est un esprit plus généreux que rigoureux, plus éthique que « scientifique ». Ses théories scientifiques prêtent à sourire, sa définition de l’Histoire en termes de lutte des races ne tient pas debout, ses idées sur la religion en général et le judaïsme en particulier sont assez plates, parfois bizarres. Mais, mieux que Marx, mieux que Herzl, il a compris la véritable nature du nationalisme, donc de l’antisémitisme allemand. Vingt ans avant Pinsker et son Auto-émancipation, il a démonté le mécanisme de la « judéophobie », et sa démonstration tranche sur l’optimisme béat de son époque. Il est à peu près le seul dans la gauche libérale à comprendre qu’il s’agit davantage que d’un reliquat moribond, d’un dernier accident de parcours sur la route droite et ensoleillée du progrès émancipateur. Pour ce Juif émancipé, socialiste fervent de surcroît, quelle preuve de liberté d’esprit, et quelle lucidité prémonitoire.

Mais Rome et Jérusalem tombe mal. Les Juifs occidentaux vivent encore le rêve merveilleux de l’assimilation, de l’émancipation, des lendemains qui chantent. Les Juifs « orientaux » — d’Europe orientale s’entend — commencent à peine à entrouvrir les portes de leurs ghettos. (C’est d’ailleurs sur eux que compte Hess et, là encore, il se montre original et très en avance sur son temps.) Lorsqu’il n’est pas complètement ignoré, le livre est couvert de sarcasmes. Pour un Heinrich Graetz, que le livre enthousiasme, que d’invectives, que de mépris et d’incompréhension. Un chiffre résume l’accueil dont bénéficia Rome et Jérusalem : en un an, l’éditeur en écoula cent soixante exemplaires… Il faudra attendre que le nationalisme européen, de révolutionnaire et libéral qu’il était, se mue en une force réactionnaire ; que l’antisémitisme en devienne une composante essentielle, en même temps qu’un puissant mouvement de masse ; que Lueger arrive au pouvoir à Vienne et que Dreyfus soit dégradé à Paris ; que les pogroms les plus atroces depuis les Cosaques de Bogdan Chmielnitzky secouent les juiveries russo-polonaises — il faudra attendre tout cela pour que naisse un véritable mouvement sioniste et que Herzl découvre, émerveillé, Rome et Jérusalem : « Quel esprit noble et enthousiaste ! Tout ce que nous avons tenté de faire se trouve déjà dans son livre… Depuis Spinoza, les Juifs n’ont pas eu de plus grand esprit que ce Moïses Hess si oublié. »

Assez curieusement, surtout quand on sait la place que la France a occupée dans la vie et dans l’œuvre de Moses Hess, il aura fallu un siècle pour que ce texte capital pour l’histoire du sionisme soit accessible en français. Du moins dispose-t-on désormais d’une édition critique complète, soignée, intelligemment présentée et annotée. L’homme le mérite bien qui fut, comme l’écrit Simon Schwarzfuchs, « peut-être le seul penseur qui ait jamais été à l’origine de deux mouvements qui transformèrent et continuent de transformer l’histoire du monde : la démocratie socialiste et le sionisme ».