Avraham Avi Haï, Ben Gourion, bâtisseur d’État, principes et pragmatisme (1948-1963), Traduit de l’anglais par J. Bloch-Michel, Préface d’Élie Wiesel, Paris, Albin Michel, 1988, Collection « Présences du judaïsme »,
Cet article a été rédigée par Alain Boyer, dans la Revue des études juives Année 1989 148-1-2, p. 153-156.
Note de lecture mise gracieusement à disposition du public par le site Persée. Version légèrement amendée pour la rendre conforme aux normes éditoriales de Sifriaténou.
La collection « Présences du judaïsme » qui a déjà porté à la connaissance d’un vaste public francophone des œuvres, originales ou traduites, caractéristiques de la tradition juive, aussi bien sur le plan de la religion, de la pensée que de la littérature et de l’histoire, dans une présentation de qualité, nous offre une traduction d’une étude d’Avraham Avi Haï, homme politique, politologue, ami personnel de David Ben Gourion, un de ses collaborateurs de la « nouvelle génération », sur l’homme politique le plus célèbre de l’Israël contemporain, achevée le jour même des funérailles du vieux leader du tout jeune État d’Israël.

Il est même à regretter qu’il ait fallu attendre si longtemps cette traduction, d’autant qu’il n’existe pas de biographie comparable de Ben Gourion. Et peut-être, avec le recul du temps, certains jugements « à chaud » auraient-ils maintenant besoin d’être nuancés. Il est dommage que l’éditeur n’ait pas jugé utile de tenir compte, ne serait-ce qu’à titre de référence dans la bibliographie, des publications plus récentes concernant Ben Gourion, les principales personnalités de son entourage, les leaders du parti travailliste israélien comme Tabenkin ou Berl Katzenelson. Par rapport à l’édition originale, seule la préface d’Élie Wiesel est nouvelle ; le prix Nobel de la paix insiste sur la figure de Ben Gourion, sa place dans l’histoire contemporaine de l’État juif, sa foi en Israël et en son destin, sa puissance charismatique ; il montre comment Avraham Avi Haï s’est efforcé de l’expliquer par sa passion exclusive d’Israël, par son « palestinocentrisme », qui l’amena parfois à négliger la contribution éthique et culturelle de la diaspora et à méconnaître l’ampleur de la Shoah alors qu’il n’aurait pas tout fait « pour sauver de la mort les masses juives de Pologne, de France, de Hongrie ».
Mais l’étude de Avi Haï ne s’arrête pas sur la destruction du judaïsme européen ; elle se limite à la construction de l’État d’Israël et à l’action de Ben Gourion comme chef de gouvernement, on dirait presque chef d’État s’il n’y avait à ses côtés, mais combien en arrière, sauf sur le plan protocolaire, le chef de l’État d’Israël, après la proclamation de l’indépendance. Peut-être même l’auteur est-il trop rapide sur les prémices, car Ben Gourion a aussi été « bâtisseur d’État », pour reprendre le titre du livre, avant l’indépendance, dans les luttes de la Seconde guerre mondiale contre l’Allemagne nazie puis contre la présence britannique et contre le monde arabe coalisé. Mais avant 1948, la figure de Ben Gourion se détachait certes déjà, mais, dans le mouvement sioniste, dans le Yichouve et même au sein du Mapai, d’autres leaders pouvaient porter ombrage à son aura.
C’est en fait le sous-titre, « principes et pragmatisme », qui est la clé de l’ouvrage et qui en fait l’unité — le plan n’apparaissant pas toujours très clairement, avec une introduction, une seule grande partie, « principes et pragmatisme dans la construction d’un État », p. 19. En effet, nous n’avons pas vraiment une biographie suivant un déroulement chronologique, c’est plutôt une réflexion sur l’action d’un grand homme avec un plan thématique qui permet d’aborder les principales facettes de cette personnalité et de son action, sans toujours éviter — mais eût-ce été possible ? — des redites. Une telle perspective met en lumière les idées et montre leur inscription dans la réalité politique concrète et dans la transformation d’un pays avec la nécessaire adaptation aux circonstances, avec des infléchissements et le choix des priorités (« le pragmatisme »). Et l’on a ainsi des éclairages fondamentaux sur les conceptions de Ben Gourion sur le socialisme démocratique, sur la nécessaire laïcité d’un État juif, sur la place de la minorité arabe en Israël et sur la nécessité du nouvel État de s’enraciner en forgeant une nation et en assurant sa sécurité par sa frontière méditerranéenne, c’est-à-dire par ses liens avec l’Occident. En fait, ce qui compte pour Ben Gourion, c’est le développement d’Israël par l’immigration, la consolidation de ses frontières, raffermissement de sa puissance militaire défensive. À côté de cette volonté, tout le reste est secondaire : Israël ne peut avoir d’ennemi héréditaire, ce qui explique le règlement du contentieux et le rapprochement avec la RFA, sans qu’il y ait, bien sûr, aucune concession sur le passé.
L’ouvrage n’est pas à proprement parler historique. La réflexion philosophique et politologique l’emporte souvent. Les allusions témoignent d’une connaissance intime du sujet, pas seulement livresque, mais très souvent issue d’expériences personnelles et de faits vécus, ce qui permet de prendre du recul par rapport aux événements. L’appareil critique est suffisamment développé pour un ouvrage qui ne se veut pas une thèse au sens de la tradition universitaire française, avec un glossaire, une bibliographie arrêtée à 1973, des notes très intéressantes qui ne sont pas de simples références mais qui éclairent le sujet (par exemple : note 66 p. 361 sur les qualités d’orateur de Ben Gourion ; note II p. 362 sur He’haloutz ; des témoignages personnels sur les circonstances de la démission de Ben Gourion, en 1965, relativisant l’affaire de Dimona qui avait été déjà réglée avec les Américains). Il manque cependant un index de noms propres, qui traduit d’ailleurs sans doute le peu d’intérêt accordé par l’auteur aux événements : tout est concentré sur le héros ; les collaborateurs, les compagnons de route, les autres leaders restent dans l’ombre et ne prennent de la consistance que lorsqu’ils s’opposent à lui.
(…)
(…) Le mérite de l’auteur est d’avoir mis en lumière et conservé tout au long de son récit son idée directrice : la volonté inflexible de Ben Gourion d’édifier et de renforcer l’État d’Israël, de forger une nation à partir d’éléments divers, de tous ces nouveaux immigrés qui n’avaient au départ pas grand-chose en commun. C’est ce qui explique à la fois ses conceptions stratégiques, sa politique intérieure, ses alliances et ses condamnations parfois rapides, voire injustes. Son pragmatisme même s’explique par cette primauté de l’État : ses autres options, ses préférences idéologiques ne sont que secondaires et doivent souffrir des accommodements, des adaptations, pour hâter la réalisation du but suprême. Ce furent pour certains de ses amis des trahisons qu’ils ne peuvent accepter : ainsi du socialisme qui a fait place à l’union nationale, de la laïcité qui a accepté les conditions posées à l’alliance par le Mizra’hi afin d’éviter un Kulturkampf qui eût bien brisé l’unité indispensable du peuple d’Israël. L’ouvrage permet de comprendre l’amour de Ben Gourion pour son peuple, pour Eretz Israël, son enracinement, en dehors de l’orthodoxie, dans la tradition juive, son attente messianique, sa conviction que l’État d’Israël qu’il construisait ouvrait la voie vers la rédemption… L’auteur reprend une citation d’Isaïe : 42,6 que Ben Gourion utilisait souvent pour définir sa conception d’Israël : « Israël, un peuple unique en son genre, lumière pour les nations ».
Je me contenterai de relever certains points qui m’ont paru les plus intéressants dans cet ouvrage.
D’abord la conception de l’État et l’effort pour forger une nation : Avi Haï insiste à juste titre au-delà de l’israélocentrisme de Ben Gourion sur le concept de « mamlakhtioute » qui accorde la priorité aux organismes d’État et qui vise d’abord à les unifier. On peut parler du rôle de pédagogue de Ben Gourion qui, à travers l’armée, les kibboutzim, l’apprentissage de l’hébreu, l’accueil de nouveaux immigrés, a voulu forger une nation nouvelle, tout en veillant à la relève des dirigeants par une nouvelle génération (Moshe Dayan, Teddy Kollek, Shimon Pérès…). On a aussi des réflexions très intéressantes sur les conceptions stratégiques de Ben Gourion qui éclairent mieux son attachement au Néguev, l’importance qu’il accorde à Eilat et à la libre circulation à travers le détroit de Tiran. La guerre du Sinaï, les conditions de l’alliance avec la France pour briser l’isolement diplomatique et faire cesser la pression nassérienne sont bien expliquées, même si on aurait aimé plus de renseignements sur les liens avec les hommes politiques français et en particulier sur les solidarités établies au sein de l’Internationale Socialiste.
Avi Haï sait prendre une certaine distance par rapport à son modèle et critiquer certaines de ses positions, en particulier sur le problème arabe. Il lui reproche (p. 197) de juger les Arabes à partir des seules valeurs juives, de nourrir des préjugés anti-arabes en refusant sa carte d’identité parce qu’imprimée en hébreu et en arabe (p. 199), d’avoir voulu maintenir la minorité arabe sous contrôle, tout en faisant des Arabes israéliens des citoyens de plein droit, à cause d’une « obsession de la sécurité » et de la crainte que cette minorité ne devienne une « cinquième colonne », ce qui l’a conduit à refuser le retour des réfugiés. Tout en montrant que Nasser a cherché à prendre la direction du monde arabe en s’appuyant sur le seul point d’accord possible, l’hostilité à Israël, l’auteur souligne bien la différence de stratégie face aux Arabes entre Ben Gourion et Sharett qui s’exprime, au delà de « l’opposition chimique » des personnalités, sur la question des raids de représailles. « Nous croyons dans la force et dans la paix » disait Ben Gourion, mais son souci premier était qu’Israël soit le plus fort militairement, ce qui explique une diplomatie orientée vers les achats d’armes aux États-Unis, en Tchécoslovaquie, en France (« les fournitures clandestines » sont à peine abordées, mais le rôle de Shimon Pérès dans l’alliance avec la France est bien mis en valeur – p. 238). Le rôle des contacts directs pour les contrats d’armement court-circuitant les diplomates (et pouvant créer des tensions au sein du gouvernement avec Sharett, entraînant la rupture avec Golda Meir, « l’unicité de l’objectif dépasse la dualité institutionnelle » (p. 252) est bien expliqué en particulier en ce qui concerne la RFA et les liens entre Pérès et Franz Josef Strauss (p. 252).
Avi Haï ne cache pas le déclin de l’influence de Ben Gourion au début des années soixante et il en rend responsable le vieux leader qui n’arrive plus à sentir les évolutions nécessaires, qui se bloque sur des formules qui avaient fait leurs preuves mais qui n’étaient plus adaptées à la situation (par exemple, l’administration militaire pour les Arabes, conçue comme condition indispensable de la sécurité), qui n’a pas su éviter le combat sur deux fronts (contre les religieux et les socialistes, sur sa droite et sur sa gauche) ni les contestations internes dans son propre parti, qui ressent la lassitude du quotidien, qui perd peu à peu le contrôle sur l’appareil bureaucratique du parti et de la Histadroute, qui n’a pas su éviter l’affaire Lavon, tache sur l’armée et les renseignements, alors même que l’armée était devenue, grâce à lui, par son unité et sa neutralité, la principale force de l’État. Ce déclin permet à l’Auteur de réfléchir sur les causes de la perte du leadership dans un pays démocratique. Mais la retraite à Sde Boker a permis à Ben Gourion d’apparaître comme le sage, voire le recours, et de retrouver sa popularité ; ses funérailles en 1973, après le traumatisme de la guerre de Kippour, sont l’hommage de l’unanimité nationale à une époque révolue et à une figure prophétique.
Cet ouvrage, certes, reste une biographie partielle encore en chantier. Son auteur lui-même reconnaît qu’« une biographie véritable reste à écrire », p. 355, note 2. Mais c’est déjà un monument incontournable qui nous apporte d’innombrables éclairages sur la personnalité si riche et fascinante de Ben Gourion (même s’il reste des zones d’ombre, la principale, soulignée par Élie Wiesel, étant l’attitude du leader du Yichouve face à la Shoah) (…).