Dominique Bourel, Moses Mendelssohn : la naissance du judaïsme moderne, Paris, Gallimard, 2004.

  Note de lecture rédigée par Jean-Pierre Osier dans la Revue des études juives  Année 2006  165-1-2  p. 323-326. Ce compte rendu a été mis gracieusement à la disposition des lecteurs sur le site Persée.

Comme Lessing son ami et contemporain, M. Mendelssohn n’est guère connu en France que par allusions. Certes, celles-ci ne sont pas quelconques : ainsi Kant se donne la peine dans la seconde édition de la Critique de la Raison pure, donc après la mort de l’auteur du Phädon, de procéder à la Réfutation de l’argument de Mendelssohn en faveur de la permanence de l’âme  ; Jacobi le nomme dans le titre de ses Lettres à Moses Mendelssohn sur la philosophie de Spinoza ; l’abbé Grégoire écrit de son côté, dans son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs ce compliment : «La nation <juive> vient enfin de posséder un homme de génie dont la place n’est pas vacante, mais depuis l’historien Josèphe, il a fallu dix-sept siècles pour produire Mendelssohn». Le combat du philosophe allemand pour l’émancipation de ses coreligionnaires tout comme son argument psycho-métaphysique est donc reconnu en France, mais d’un autre côté, avoir inventé un sophisme, pardon, un paralogisme de la raison pure, être le correspondant du texte auquel on confie l’aveu de spinozisme délivré par Lessing à Jacobi, avoir milité pour une cause juste, c’est bien peu de chose, simplement de l’ontologie et de la politique ? La traduction de la Torah en bon allemand peut-elle corriger cette appréciation ? Sans doute pas en France catholique, où l’intérêt pour les versions de l’Écriture en langues vernaculaires reste toujours un peu marginal, voire suspect.

Et pourtant, se hisser au rang des grands philosophes, faire une traduction historique de la Torah, être le champion reconnu par tous de l’émancipation des juifs en Europe centrale, voici une réunion exceptionnelle de qualités qui devrait retenir particulièrement l’attention des historiens des Lumières, d’autant plus qu’elles ont pour porteur non un généreux défenseur des droits de l’homme, révolté par la servitude abjecte à laquelle des lois infâmes ont réduit une minorité, mais un humble membre de cette dernière : le petit juif M. Mendelssohn de modeste extraction.

Faire connaître le développement de sa personnalité, c’est donc aussi bien éclairer l’histoire des juifs du XVIIIème siècle que celle de la pensée philosophique, religieuse et politique des Lumières allemandes, mais réfractées à travers le prisme très particulier d’un homme qui passe de la minorité à la majorité philosophique, politique et religieuse en se confrontant non seulement à l’opposition du monde extérieur des non-Juifs, des goyim, mais à l’hostilité de son propre monde. On comprend en un certain sens la «modestie» des historiens français : il leur était difficile de maîtriser tous les éléments nécessaires à l’accomplissement d’une pareille tâche ; passe encore pour les textes directement philosophiques (Phädon et Morgenstunden), passe encore pour l’histoire des idées politiques, mais l’œuvre d’exégète, la traduction de la Torah et l’étude de l’enracinement juif des combats de Mendelssohn paraissent dépasser les capacités d’entreprise d’un seul homme et donc condamner le second Moïse à se voir écarteler entre plusieurs spécialistes.

Pourtant, dès 1973, Alexander Altmann dans son Moses Mendelssohn, A Biographical Study, avait triomphé des multiples obstacles : son énorme travail (900 pages) répondait à toutes les exigences épistémologiques requises par l’objet de son étude. Une telle somme semblait n’autoriser que des monographies partielles relatives à tel ou tel aspect de l’action et de la pensée de Mendelssohn. Dominique Bourel en est bien conscient, puisqu’il dédicace son ouvrage à la mémoire du professeur Alexandre Altmann auquel il rend encore hommage (p. 19) en le plaçant au premier rang. D. Bourel qui a publié des éditions classiques du Phädon (Felix Meiner, 1979) et des Morgenstunden (Reclam, 1979), ainsi que la traduction française de la Jérusalem, ou pouvoir religieux et judaïsme (Paris, 1982), a tiré à son tour de sa thèse, soutenue en 1995, la matière d’un livre considérable, le premier consacré en français à l’itinéraire intégral du grand philosophe juif allemand.

Les exigences d’une thèse sont rarement, du moins à notre époque, celles d’un livre. L’Université veut de l’érudition, des notes, beaucoup de notes, des appendices, des graphiques etc., et elle a bien raison : une thèse, surtout une thèse d’histoire, doit prouver quelque chose, et les preuves doivent être montrées. Un livre, même un livre d’histoire est plutôt fondé sur le crédit accordé à son auteur que sur la démonstration par preuves ostensives : graphiques, notes, digressions etc. arrêteraient le lecteur dans sa progression à la manière de ces arbres qui cachent la forêt. Armé de ses cinq volumes de thèse (p. 19), D. Bourel a reconnu cette difficulté : il ne suffisait pas de couper, d’abréger, de résumer, il fallait sans doute réécrire tout «simplement» le premier texte, faute de pouvoir le publier intégralement ! Il livre donc au public «une version considérablement remaniée d’une thèse… »,p. 19.

Même sans avoir pu consulter l’Urtext, le lecteur saura un gré infini à l’auteur de n’avoir pas trop sacrifié l’érudition et la science aux exigences d’une fluidité littéraire de bon aloi, mais superficielle. Historien minutieux (il suffit de parcourir l’impressionnante liste de ses notes et articles publiés dans diverses revues (p. 544-545), D. Bourel a la passion du détail car il s’est fait une règle du proverbe, aimé de G. Vajda : Dieu vit dans les détails. Lieux (provinces, villes, rues, maisons !) sont l’objet de patientes identifications. Les personnes n’appartiennent pas à des groupes aux contours plus ou moins précis, mais sont l’objet de comptes ordonnés chronologiquement ; quand c’est possible, l’histoire de chacune d’elles est présentée au lecteur, et pas seulement lorsqu’il s’agit des «grands» hommes ! En ce sens, respectueux des personnes (c’est une forme de son humanisme), Bourel pense comme S. Klarsfeld que l’histoire, ce n’est pas seulement celle des masses ou des classes, groupes où chaque personnalité s’abolit dans l’obscurité d’une nuit où toutes les vaches sont noires, l’histoire, est aussi celle de 1+1+1+…, chaque unité singulière apportant avec son destin propre quelque chose d’irréductible, que l’historien doit reconnaître. Ce Mendelsssohn apparaît comme un véritable monde aux multiples personnages extrêmement vivants, grâce à l’insertion judicieuse de multiples détails qui donnent de la couleur et de la profondeur en augmentant le nombre des perspectives prises sur l’objet principal.

(…)

Historien, D. Bourel est aussi historien des idées et même philosophe, mais le tout à la fois, ceci tempérant cela. Trop souvent, en effet, le philosophe ne se montre pas assez historien et se contente d’étudier les pensées comme si elles formaient un système propre fermé sur lui-même. La méthode est pédagogiquement féconde, car elle permet d’éviter un danger certain : la dissolution d’une structure originale dans une infinité de sources et la réduction à un manteau d’Arlequin sans consistance. Historien et philosophe, Bourel sait qu’une pensée est une pensée parce qu’elle est une, pourrait-on dire en paraphrasant Leibnitz. A travers ses multiples œuvres, fonction d’occasions diverses, Mendelssohn obéit à un dessein unique : l’ouverture au monde moderne de langue allemande qui l’entoure, mais sans compromettre d’un iota (d’un yod…) sa foi juive. Ces deux soucis constituent l’unité de la pensée complexe de Mendelssohn, l’oubli de l’un d’eux entraîne une mutilation profonde du personnage qui n’est pas un simple Aufklärer essayant de faire passer sa religion, mais un Juif de son temps s’essayant à faire comprendre aux Juifs et aux non-Juifs les problèmes essentiels de leur époque.

Lorsqu’il aborde les textes philosophiques de Mendelssohn, Bourel reste très conscient de cette unité complexe et indissociable. Il ne faut pas sacrifier la philosophie au judaïsme ni l’inverse : l’écartèlement est l’œuvre des autres, de la «réception», comme on dit aujourd’hui. Mais avant d’exposer comment un texte est un reçu, il faut sans doute essayer de le comprendre par lui-même. À cet égard, le chapitre intitulé La querelle sur Spinoza (p. 390-450) est très révélateur. D. Bourel ne se contente pas de s’interroger sur le la Querelle du Panthéisme/ Pantheismusstreit, mais il restitue tout le dossier de cette affaire, n’hésitant pas à donner de larges traductions des textes originaux. La même méthode fonctionne d’ailleurs également dans sa présentation de Mendelssohn traducteur de la Bible : pour montrer l’originalité de cette traduction, il compare les rendus de l’auteur à ceux de Luther, de Michaelis et de Buber : le lecteur pourra ainsi apprécier la naissance de la traduction d’Exode (11,14) où apparaît le terme d’Éternel, générateur de fécondes querelles par sa réception positive et négative.

Mendelssohn ne peut plus désormais être un inconnu du public français. Le travail de D. Bourel restitue à cette figure importante du judaïsme et de la philosophie la place qu’elle mérite. Une fois de plus, après avoir été tant décriée, la biographie montre son efficacité entre les mains d’un historien averti. Il faut maintenant souhaiter que les œuvres de Mendelssohn (en particulier Phädon, Jerusalem et les Morgenstunden ) soient traduites et réunies en un volume permettant aux enseignants et aux étudiants de se familiariser avec la pensée du grand penseur juif des Lumières.