Note de lecture

Rédigée par Jean Hadot. Initialement publiée dans Archives de Sciences Sociales des Religions,  Année 1962, n°  14, p. 192. Article numérisé et mis à la disposition du public par le site Persée.

André NÉHER, L’existence juive :  Solitude et Affrontements, Paris, Seuil,  1962.

Sous ce titre, l’auteur a groupé différents textes publiés (…) dans plusieurs revues telles que Arche, Esprit, Revue de la Pensée Juive, Dieu Vivant , etc. ou dans des recueils collectifs. Les articles rassemblés ici pourraient au premier abord paraître assez disparates mais outre que chacun eux présente un vif intérêt pour quiconque étudie le problème juif, l’ensemble constitue un effort pour éclairer la condition du Juif dans le monde.

Cet effort se situe non sur le plan sociologique ou même philosophique mais directement dans le domaine théologique. Ce qui, pour André Néher, crée la condition du juif, ce n’est pas la situation qui lui est faite dans la Diaspora mais bien la disposition d’âme qui résulte pour lui d’un rapport particulier avec Dieu. « Toute prise de conscience d’un individu juif est prise de conscience de sa relation avec la Bible » : c’est là qu’il va puiser cette notion juive de l’histoire selon laquelle le temps et éternité sont donnés dans une simultanéité globale, à la différence du Chrétien qui sépare toujours les deux cités et a tendance mépriser la terre en ne regardant que le ciel, le Juif est autant plus religieux qu’il est plus terrestre. Sa mission reçue de Dieu est de vivre totalement l’aventure humaine. Cette façon d’envisager les choses étonnera ceux d’entre les Chrétiens qui s’efforcent de revenir à une spiritualité biblique. Mais en tant que conception spirituelle du judaïsme, elle est parfaitement admissible. La difficulté commence quand on veut appliquer ce thème spirituel aux réalités juives d’aujourd’hui. La constitution de l’État d’Israël est venue insérer une donnée politique dans le problème. Tant que l’aspect religieux du problème juif prédominait, on pouvait considérer que même le Juif incroyant réalisait inconsciemment le caractère sacré de la condition juive ; mais qu’en est-il du peuple d’Israël rétabli dans sa souveraineté politique ? Nul ne peut contester le conflit du sacré et du profane qui se manifeste : l’auteur le souligne à propos de la renaissance de l’hébreu mais il pourrait citer bien autres exemples. La solution est-elle dans cette distinction qu’il fait entre laïcité profane et laïcité sacrée ?  La première serait la laïcité des États chrétiens, la seconde celle de l’État d’Israël imprégnée de la spiritualité juive aux yeux du Juif croyant. Qu’Israël soit la terre mystique de l’absolu est évident, mais s’ensuit-il que toute la spiritualité juive soit impliquée dans un acte politique accompli par un homme d’État israélien Tous ne le penseront pas ; entre autres les extrémistes religieux de Méa Shéarim.

Le dernier chapitre du livre ouvre une perspective plus universelle : il évoque nécessairement la lutte entre Babel, la cité dressée contre Dieu et Jérusalem, la cité de Dieu ; celle-ci doit au contraire entendre avec Césarée la cité politique. Sur ce plan, tous les États, qu’ils soient chrétiens ou juifs sont tantôt Césarée et tantôt Babel mais aucun ne peut revendiquer le privilège d’être Jérusalem au sens mystique du terme.

Ces quelques réflexions auront fait sentir la richesse et la profondeur des vues exposées par l’auteur dans son effort pour analyser la condition juive.