Rire et pleurer à Whitechapel

par Denise Goitein-Galperin

Israël ZANGWILL, les Tragédies du Ghetto ;  les Comédies du Ghetto, Traduit de l’anglais par C. Mauron, Édition revue, augmentée, annotée et préfacée par M.-B. Spire, 1984, Collection 10/18.

Article mis en ligne et à la disposition de chacun par les bons soins de la Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle ; il a été publié initialement dans la revue Nouveaux Cahiers, n°86, Hiver 1985-1986,  p.70-72. La présentation, les sous-titres, quelques menues corrections, les illustrations ainsi que divers liens ont été ajoutés par Sifriaténou.

(…) Israël Zangwill fut le premier écrivain à faire vivre, à travers ses récits, ses Tragédies et ses Comédies du Ghetto, le petit peuple juif d’Europe de l’Est. Transplantés dans les grandes métropoles occidentales, ces immigrants avaient spontanément récréé les ghettos dont ils venaient. C’est surtout l’East End de Londres qu’évoque ce merveilleux conteur, le quartier de Whitechapel avec, au centre, le célèbre marché de Petticoat Lane.

Permanence de Zangwill

Dans sa préface, M.-B. Spire, qui retrace la carrière multiple de l’humoriste juif anglais, souligne d’emblée que cet écrivain prolifique, associé vers 1890 au groupe des nouveaux humoristes (Jerome K. Jerome, Mark Twain, Bernard Shaw) connut une immense popularité jusque dans les années 1920 pour tomber ensuite dans l’oubli.
Ce qui pourrait s’expliquer par la disparition du ghetto de Whitechapel due à la promotion sociale et économique des immigrants qui abandonnèrent l’East End pour le West End. Mais faut-il en conclure que l’œuvre de Zangwill allait perdre tout intérêt avec la disparition de la réalité sociologique qu’elle décrivait ? Alors, pourquoi cette attention renouvelée à notre époque ? (…) Est-ce « nostalgie pour le vieux monde… pour les mœurs d’autrefois, intérêt pour les minorités et les migrations » ?  

M.-B. Spire tente de répondre de façon plus significative à ces questions : ce regain d’intérêt tient à la véritable valeur historique, politique, sociale, littéraire de l’œuvre de Zangwill, son originalité profonde. En retraçant l’itinéraire de l’« humoriste, essayiste, roman­cier, dramaturge, militant politique », elle montre (…), que tout ici est organiquement lié : la vérité de l’évocation, la réflexion, la satire, l’humour, la tendresse, le pathos, le comique. Tout coule de source chez Zangwill, depuis l’enfance pauvre et pieuse de Whitechapel jusqu’au militantisme sioniste, la passion de la littérature, la vocation de l’humoriste, la sortie du ghetto inséparable de l’attache­ment à ce même ghetto qui révélait la charge, la richesse et les conflits implicites dans une double culture – condition inéluctable du Juif d’Occident.

Israël Zangwill/Circa 1926

C’est par ce biais que Zangwill fit son entrée en France, grâce à la perspicacité de Péguy qui publia en 1904, aux Cahiers de la Quinzaine, une nouvelle intitulée  Chad Gadya  (celle-ci clôt le recueil Rêveurs du Ghetto paru en 1898). André Spire la lut, il en fut bouleversé, il devint l’ami de Zangwill et se fit « le champion de ses œuvres et de ses idées ». Le drame poignant, sobrement énoncé dans la courte nouvelle de Zangwill, est celui d’un jeune juif vénitien émancipé qui, « fou de désespoir de ne pouvoir vivre entre deux mondes, se laisse couler dans le canal ». C’est ici tout le drame d’Israël en Occident, vécu sur le mode tragique : « tragédies intérieures des scrupules et des doutes d’un peuple dont la foi s’effrite et qui, perdant peu à peu ses raisons supérieures de vivre, se  laisse absorber, s’évanouit. » (A. Spire).

Le portrait d’un « peuple à part »

Mais ce n’est là qu’un versant. Spire découvrait à travers Enfants du Ghetto (1892) et Rêveurs du Ghetto (1898) un monde juif inconnu, authentique, vivant, à la fois misérable et fier – un monde décrit « de l’intérieur » qui, sous la plume de Zangwill, apparaissait comme un peuple « de chair et de sang ». Outre les figures du ghetto traditionnel, on y voyait défiler celles de ce monde en transition et en conflit. Comme le souligne M.-B. Spire, comment ne pas craindre de « mourir d’asphyxie dans le ghetto et d’inanité au dehors » ?

Un coup d’œil dans un ghetto de Londres/ Marchés juifs dans Wentworth Street

Zangwill se propose de faire le portrait d’un « peuple à part », de montrer « toute la vérité, le beau comme le sordide, le drôle et le pathétique, ce qui peut rendre fier, ce qui doit faire honte, ce qui est digne d’être perpétué ». Tableau plein de tendresse, de verve, de malice et d’humour qui devient, pour André Spire, l’incarnation d’une authentique littérature juive d’Occident. En 1913, il consacre la majeure partie d’un volume d’essais intitulé Quelques Juifs à l’œuvre de Zangwill : huit articles sur le « peintre du ghetto », le premier de tous les modernes qui sut donner « vie et noblesse au mot ghetto », « être le miroir fidèle de la vieille race affinée ». « C’est en lui que son peuple peut se regarder sans orgueil, mais sans haine de soi-même ». (…). Le poète savoure et médite les livres de Zangwill : le Roi des Schnorrers, son chef-d’œuvre comique (1894), les Tragédies du Ghetto (1899) et les Comédies du Ghetto (1907). Zangwill lui inspire des commentaires pénétrants sur le sionisme que l’humoriste anglais et lui-même sont les seuls parmi les écrivains juifs à soutenir activement en Angleterre et en France dès le début du siècle. Des remarques souvent profondes sur la nature du génie juif et sur l’humour juif abondent dans ce volume.

En quoi, se demande Spire, cet écrivain « comique, drôle, amusant, farceur, cocasse » diffère-t-il à la fois d’un humoriste anglais et d’un ironiste français ? Le mélange d’ironie et de pathétique sur un fond d’ergotage, de pilpoul talmudique, si caractéristique des blagues juives que Zangwill a abondamment pastichées, ne s’érige jamais en technique littéraire. Le rire est, pour l’humoriste juif, un besoin vital : « le soleil ne pénétrait pas dans le ghetto, mais ils y firent entrer le rire. » Et c’est ce rire, « cette bonhomie un peu terre à terre » qui a permis aux Juifs de perdurer dans les pires moments. C’est aussi cette rage d’avoir raison, contre les siens, contre soi-même surtout, non par une argumentation suivie visant à étayer des idées générales, mais par la petite histoire, la blague, l’exemple, l’éclat de rire, la mystification. Le mystifié en rit plus encore que le mystificateur. C’est pourquoi le parasite, le Schnorrer, est en fin de compte le grand vainqueur. On devine que sous cette drôlerie se dissimule un « idéalisme dévergondé » masqué par un rire triste, désabusé, différent de celui d’un cynique  radical.

Ainsi conclut André Spire : « L ’ironiste français semble lever ses épaules lassées et dire : rien ne sert à rien, sourions. Le Juif dit aussi : rien ne sert à rien. Mais, au fond de son cœur, une voix murmure : Qui sait ? Tout est possible ! Essayons ! » C’est pourquoi la moquerie de Zangwill est toujours empreinte d’une grande tendresse. Même la satire cinglante laisse percer une sorte d’indulgence, de pitié pour ces pauvres humains, si minables, et parfois aussi d’une noblesse simple et grandiose. Des personnages drôles ou pathéti­ques, intensément vivants, vrais, peuplent l’univers des Tragédies et Comédies du Ghetto. Que la division entre tragédies et comédies soit souvent arbitraire tombe sous le sens ; Zangwill lui-même affirmait qu’il n’y avait « pas de véritable différence de ton entre comédie et tragédie ». Un rire souvent si près des larmes rend la distinction futile.

Des personnages en transition

Elle prend pourtant un sens par rapport aux deux étapes du processus d’intégration dans le monde occidental, processus qui constitue la toile de fond des histoires de Zangwill. Ces deux étapes suscitent un ton diffèrent selon que l’on assiste aux premiers efforts, indispensables, maladroits, difficiles, pour se familiariser avec l’environnement anglais tout en maintenant racines et identité, ou que l’on assiste à une anglicisation affichée, excessive, de parvenus, entrainant à sa suite l’effacement volontaire des marques de judéité. En transition, qui illustre la première étape, appartient aux Tragédies. Anglicisation, qui illustre la deuxième étape, appartient évidemment aux Comédies. Mais le ridicule est à son comble quand la question n’est plus seulement celle du doublet juif-anglais, mais celle de la « Trinité juive » : « l’Anglais, le Juif et… l’Antisémite » – le Juif antisémite, s’entend. Le rire est alors strident, grinçant. On passe aisément du burlesque au pathétique ou même au tragique. Ainsi, le Point rouge  une comédie : la peur de ces parents immigrés devant le vaccin obligatoire qui doit être administré à leurs enfants donne lieu à des scènes burlesques. Mais quand les parents se mobilisent pour sauver leurs enfants du danger supposé, on ne sent que compassion pour ces naïfs, habitués depuis des siècles à ruser pour déjouer les menées de leurs ennemis et sauver leurs petits. Est- ce bien là une comédie ?

Enfants juifs allemands refugiés dans l’East End/Londres/1933

Plus tragique encore est l’issue de la nouvelle qui clôt le recueil des Comédies.  Samaborona  est une satire féroce des divisions idéologiques qui fragmentent la petite bourgade polonaise en talmudistes, sionistes, humanistes, marchands, socialistes, bundistes etc., alors que l’attaque est imminente. Seul David, conscient du danger, tente en vain d’organiser l’auto-défense. Per­sonne ne réchappera du massacre, sauf David…, par le suicide. Les figures les plus émouvantes dans leur tranquille héroïsme sont souvent des femmes. Telle est l’Aïeule qui viola le Sabbat  ou  la Gardienne d’Honneur, absolument dévouées à autrui.
Il faut aussi noter le thème fréquent de l’art et de l’artiste, celui du Luftmensch. Ainsi le Juif misérable, errant, (ou mystificateur, on ne sait trop), porteur de tous les malheurs et de tous les ridicules d’Israël, qui devient le modèle de « l’Homme de douleurs » pour le peintre chrétien. Par ailleurs, drôlerie de Pinhas, auteur de « Hamlet en yiddish », qui se croit le grand poète du siècle. Le pathétique pénètre, quoi qu’on fasse, la veine comique. Sauf peut-être dans la savoureuse Question du Sabbat à Sudminster  : c’est le triomphe du personnage qui « roule » les pieux de la communauté à force d’astuce fondée sur une absurde mais impeccable logique.

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Poésie, drôlerie, force de vie d’une existence juive authentique, voilà ce que nous découvrent les personnages de Zangwill, rusés et naïfs, burlesques et profonds, cocasses et grandio­ses.