Un historien juif-universel

par Dorothée Rousset

Simon Doubnov, Le livre de ma vie : Souvenirs et réflexions, Matériaux pour l’histoire de mon temps, Traduit du russe et annoté par B. Bernheimer, Préface de H. Minczeles. Éditions du Cerf, 2001.

Cet article – numérisé, mis en ligne et à la disposition du public par les soins de la Bibliothèque de l’Alliance Israélite Universelle – a été publié initialement dans la revue : Diasporiques : Les Cahiers du Cercle Gaston-Crémieux – n° 20, Décembre 2001. Les titres et sous-titres, les illustrations ont été ajoutés par Sifriaténou.

« Chaque génération d’Israël porte en elle-même les restes des mondes créés et détruits au cours de l’histoire antérieure du peuple juif. Cette génération, à son tour, construit des mondes à son image, mais avec le temps elle continue à tisser les fils qui relient tous les chaînons de la nation à la trame des générations. L’esprit de chaque génération se détourne continuellement de sa sphère pour y revenir et se joindre au cycle de la nation. L’âme de chaque génération (car une génération est à la nation ce que l’individu est à la société) émane de l’organisme collectif de toutes les générations précédentes, et ce qui perdure — c’est à dire la force de tout le passé assemblé — l’emporte sur les ruines accumulées par les forces du présent qui commandent au changement. S’il nous semble parfois que les choses détruites excèdent celles qui perdurent, cela provient d’une aberration de notre vision qui se produit parce qu’un point mouvant et trop proche nous dissimule la région qui tient ferme, le rocher solide qu’aucun vent ne pourra déplacer de l’arrière-plan où il se trouve».
Simon Doubnov, in Nationalisme et Histoire.

Le livre de ma vie est une autobiographie écrite par S. Doubnov dans ses dernières années, vivante et précise avec souvent un chapitre par année d’existence ! Historien et homme public, Doubnov fut un représentant typique de l’intelligentsia juive sous l’Empire russe. Ces mémoires nous éclairent donc non seulement sur lui, mais sur tout le bouillonnement de son époque.

Le goût des études profanes

Il naît en 1860 à Mstislavl, un shtetl de Biélorussie. Sa famille l’envoie plusieurs années au heder/école primaire juive, et il fait un passage à la yeshiva/institut supérieur juif : mais cela le dégoûte d’étudier le Talmud et sa casuistique (par exemple : que faire d’un œuf pondu un jour de fête ?) et très vite, dès 1870, il lit en cachette la littérature de la Haskala /le mouvement juif des Lumières. Tout le problème de sa jeunesse sera de trouver d’autres écoles : il essaiera plusieurs fois de passer, en travaillant seul, l’examen de fin d’études des lycées russes, pour pouvoir entrer à l’Université́ ; mais il rencontrera de multiples obstacles et finira par se résigner à « l’université́ à domicile ». Cette culture d’autodidacte va des littératures russe et européenne aux «philosophes» français du XVIIIème siècle ; il s’enthousiasme pour le positivisme d’Auguste Comte, pour J.S. Mill et Spencer, sans négliger les mathématiques et les sciences naturelles.
Toutes ces lectures lui donnent foi en la raison et dans ces années d’« antithèse » (1881-1885) il écrit des articles sur la réforme de la religion pour les masses populaires, articles où il rejette les rites, le « paganisme du culte », au profit de la foi pure et de l’éthique, alors que lui-même est devenu athée et finalement panthéiste, avec un culte lyrique de la nature : c’est dans la forêt qu’il prie. Cela ne signifie pas qu’il soit devenu indifférent aux problèmes juifs, mais il rêve d’une « synthèse » entre le point de vue scientifique et universel et le nationalisme juif : en fait, c’est cela qui déterminera sa vie et son œuvre.

Une vie studieuse et précaire

Il ne pourra résider en permanence à Mstislavl, près de sa famille : son détachement de la pratique religieuse y fait scandale. Il passera sa vie à déménager d’une ville à l’autre. Saint- Pétersbourg est le centre de ses activités, la fréquentation des bibliothèques et la publication d’articles dans des revues, mais ces activités ont lieu hors de la zone de résidence permise aux Juifs, et il doit sans cesse mendier un permis de séjour toujours provisoire. N’oublions pas qu’il doit traverser ce qu’il appelle les « 30 ans de guerre contre les Juifs en Russie » après le meurtre d’Alexandre II (1881-1911), années de pogroms, de procès pour meurtres rituels, de numerus clausus dans l’enseignement secondaire et supérieur… En 1890 il part pour Odessa, un centre de l’intelligentsia et de la culture européenne. Il travaille plus calmement à Vilna de 1903 à 1906, pendant les années de la première Révolution Russe, puis retourne à Saint-Pétersbourg, où il vit la Première Guerre mondiale, la Révolution de 1917, les années de guerres civiles et de terreur où les massacres de Juifs par les armées blanches ou rouges ne s’arrêtent guère. Quoi qu’il arrive, selon la tradition russe, c’est toujours « la faute aux Juifs », mais ceux-ci ne sont préservés ni de la famine grandissante ni du froid : Doubnov doit scier du bois, porter de l’eau. En 1922, il réussit à fuir l’« Égypte russe » pour Riga et Kovno, puis pour Berlin, où il restera pendant la montée de Hitler vers le pouvoir jusqu’en 1933 : en octobre 1917 et en janvier 1933, deux fois, il s’est « tenu près de la tombe de la démocratie ». Il fuit encore à Riga, où il sera rejoint par les nazis et tué dans le ghetto en décembre 1941.

Qu’a-t-il fait durant toutes ces années, et de quoi ont-ils vécu,  lui, sa femme, un fils et deux filles ? De sa double activité de journaliste et d’historien. Très tôt, il écrit dans des revues judéo-russes, d’abord dans le Rassvet, le Russki Yevreï et pendant vingt-cinq ans dans le mensuel Voskhod de Saint-Pétersbourg et,après que celui-ci eut succombé sous les coups de la censure, dans Yevreïski Mir et Yevreïskaya Starina (à partir de 1909) : d’abord des articles de critique littéraire (par exemple sur la littérature en yiddish ) et sur les problèmes de politique juive, car c’est une époque de fermentation où sont proposées toutes les issues pour le judaïsme .

Pour une « histoire universelle du peuple juif »

Le problème des langues juives est débattu âprement entre les partisans de l’hébreu (dont Bialik), du yiddish, la langue populaire – d’abord qualifiée de jargon – (le Bund), de la langue du pays, le russe : pour Doubnov, les Juifs doivent connaître les trois langues, et il écrit en russe.
Et se querellent aussi durement les partisans de l’assimilation qui, selon Doubnov, est une faute car elle dissout la nation juive. Diverses fractions sionistes rivales s’affrontent ; il juge que le sionisme nie l’avenir de la Diaspora : tous les Juifs ne peuvent aller en Palestine, mais beaucoup sont destinés à émigrer en Amérique, où il voit leur futur centre juif. Il ne peut non plus être d’accord avec le Bund, dont la politique de classe nie l’unité juive. En fait, il propose sa solution propre : à l’intérieur d’un « État des nationalités » une autonomie nationale, fondée sur une histoire et une culture commune ; il regroupe ses articles sur ces problèmes (écrits de 1897 à 1907) dans un livre, les Lettres sur le judaïsme ancien et nouveau qui portent aussi sur l’éducation juive : elle doit unir la formation européenne et l’enseignement de l’histoire et de la littérature juives et de l’hébreu et se faire en yiddish.

Toutes ces prises de position le font participer à de multiples réunions privées et publiques et connaître les personnalités et les milieux qui en discutent ; elles l’amènent même à créer en 1905 une « Union pour l’obtention des pleins droits – civiques, politiques et nationaux – des Juifs » et, quand cette union se disperse en 1906, un « Parti du peuple ».
Mais ce n’est pas la vie publique, la vie d’homme politique, qui lui convient : il préfère se consacrer au travail scientifique de l’historien et fonder une «société juive d’histoire et d’ethnographie» pour rassembler des documents sur l’histoire des Juifs polono-russes, ce qui répond à un projet de jeunesse datant de 1890. Dès son enfance, la lecture d’une adaptation de Flavius Josèphe lui avait donné l’amour de l’histoire, mais cet amour se soucie de rigueur et plus tard il arrivera en recoupant les dates et les faits à découvrir que des lettres attribuées à Besht, le fondateur du hassidisme, pour nourrir sa légende, sont des faux !
Très tôt, il rédige des essais historiques, travaille deux ans (1888-1889) à une histoire du hassidisme et publie des recherches sur l’autonomie juive dans l’ancienne Pologne (le kahal) et sur les procès pour meurtres rituels ; il forme le projet d’une « histoire universelle du peuple juif » qui sera l’affaire de toute sa vie (après avoir constaté́ qu’il est impossible de traduire sans les corriger des livres d’histoire juive émanant d’auteurs allemands).
Ce grand œuvre implique, pour l’antiquité juive, le recours à la critique biblique et à l’archéologie contemporaine et un travail qui se poursuivra jusqu’à Berlin, où Doubnov prépare une édition en dix volumes et quatre langues : russe, yiddish, hébreu, allemand.
Entre temps, dès 1898, il rédige un Manuel d’histoire juive pour les écoles secondaires, qui vise à concilier science, pédagogie et … censure, et dont les droits d’auteur lui donneront un revenu pendant vingt ans, très nécessaire car si les revues lui payent ses articles, c’est peu et irrégulièrement, et il lui arrive de noter : « je n’ai que des dettes ».

Son écriture de l’histoire s’appuie sur une théorie datant de 1891, qui sera publiée sous le titre : « Qu’est-ce que l’histoire juive ? ».
Il y distingue des stades de l’évolution d’un peuple :  
1) tribal ou racial,
2) territorial et-politique,
3) spirituel : historico-culturel, stade où en est le peuple juif, qui a, selon les époques, différents centres hégémoniques, facteurs de sa permanence.
Dubnov choisir de vivre la vie d’un intellectuel, à la fois rigoureux et passionné, qui préfère le travail d’historien à toute autre activité : en 1888, il dit sa joie d’écrire sur le hassidisme, alors même qu’il est athée ! Et s’il quitte Odessa pour Saint-Pétersbourg, c’est qu’à Odessa il est trop pris par l’agitation publique pour pouvoir travailler en historien ; et c’est dans son travail qu’il se réfugie de la famine et du froid en 1918. Et à Berlin, il évite les trop nombreux visiteurs pour finir les préparatifs de ses éditions.

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Le sous-titre de ces mémoires : « Matériaux pour l’histoire de mon temps» est justifié : Doubnov a participé à tellement de revues, fréquenté tellement d’associations et de personnalités juives qu’il est une mine de renseignements sur ce que fut le judaïsme russe : c’est pourquoi le livre avait besoin du gros Index qui le complète. C’est donc, outre le récit d’une vie de savant, un monument sur ce que fut une communauté de six millions de personnes (l’Empire russe, ne l’oublions pas, embrassait la Pologne et les pays baltes) maintenant anéantie ou dispersée sur plusieurs continents.